11 Conclusion de la Première Partie

De ce qui précède découle la nécessité d’une interprétation de l’Écriture, qui, sans mépriser les interprétations traditionnelles, spirituelles, littéraires et scientifiques de l’Écriture, ni sacrifier à leurs excès, intègre le meilleur de leur apport, tout en redécouvrant certaines lectures des Pères de l’Église, qui ne sont plus guère prises au sérieux de nos jours, telle, entre autres, celle-ci que l’on doit à Irénée de Lyon :

Car autant de jours a comporté la création du monde, autant de millénaires comprendra sa durée totale. C’est pourquoi le livre de la Genèse dit : « Ainsi furent achevés le ciel et la terre et toute leur parure. Dieu acheva le sixième jour les œuvres qu’il fit, et Dieu se reposa le septième jour de toutes les œuvres qu’il avait faites. » Ceci est à la fois un récit de ce qui s’est produit antérieurement, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de ce qui sera : en effet, si « un jour du Seigneur est comme mille ans » et si la création a été achevée en six jours, il est clair que la consommation des choses aura lieu la six millième année […] [1].

J’ai mis en italiques la phrase-clé de ce texte, que j’ai déjà citée plus haut et dans mes ouvrages et articles antérieurs, car elle me paraît constituer la règle d’or d’une interprétation de l’Écriture qui remonte presque sûrement aux Apôtres et aux Presbytres, leurs disciples.

Elle illustre un processus que je me suis efforcé de décrire, ici et ailleurs, dans lequel des textes scripturaires afférents au peuple juif, aux événements de son histoire et aux actes et dires de ses figures emblématiques, mêlent, de manière inextricable (cf. «l’intrication prophétique»), sous l’effet de l’Esprit Saint, ce qui concerne les paroles et les actes du peuple juif, de ses Patriarches et de ses héros, et ce qui a trait au Messie à venir. En voici quelques exemples majeurs :

Ps 40, 8 (= He 10, 7) : […] alors j’ai dit: Voici, je viens. Au rouleau du livre il est écrit de moi.
Jn 5, 46 : Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi.
Lc 22, 37 : Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit: Il a été compté parmi les scélérats (Is 53, 12). Aussi bien, ce qui me concerne [en grec : to peri emou] touche à sa fin.

Bref, stricto sensu, les prophéties proprement christologiques sont celles dont le Nouveau Testament voit l’accomplissement en Jésus seul. Témoin ces phrases de Luc :

Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait [en grec : ta peri heautou]. (Lc 24, 27).

Et encore :

…il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes [grec : ta gegrammena. .. peri emou] touche à son terme. ( Lc 24, 44).

Quant aux autres prophéties, à l’évidence, elles ne le « concernent » pas directement. Aussi, toute tentative d’en créditer le Christ par voie d’exégèse, quelque louables qu’en soient les motivations, risque de n’aboutir en définitive qu’à fermer aux chrétiens toute possibilité de discerner l’avènement

des temps de l’apocatastase de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de ses saints prophètes depuis [le commencement] des siècles (cf. Ac 3, 21) [2].

Et, pour clore temporairement ce point, j’ajoute qu’il serait utile à ceux qui considèrent que toutes les prophéties de l’Ancien Testament s’accomplissent, entièrement et exclusivement, dans le Christ, de méditer sérieusement les versets suivants de l’évangile :

N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout n’advienne (Mt 5, 18 et parallèles).

On verra, dans le chapitre suivant, que le capital des nombreuses prophéties non encore accomplies ne s’épuise pas en Jésus, et qu’il est temps de discerner, entre autres à la lumière de « l’intrication prophétique », celles qui concernent le peuple juif, parce qu’elles annoncent aussi le rôle que joueront dans leur accomplissement les nations, en général, et les nations chrétiennes, en particulier.


  1. Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Livre V, 28, 3, vol. 2, Sources Chrétiennes 153, Cerf, Paris, 1969, p. 359.
  2. En grec : achri chronôn apokatastaseôs pantôn hôn elalèsen ho theos dia stomatos tôn hagiôn ap' aiônos autou prophètôn. Ce n'est pas le lieu de justifier ma traduction de ce verset, qui tranche radicalement avec celle de la majorité des bibles en langues courantes. J’en ai traité dans mon précédent livre : M. Macina, Les frères retrouvés, IIIème Partie, « Quand les mots manquent pour exprimer le mystère : l’apocatastase », Op. cit., p. 204 s.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *