33 Conclusion générale

Comme tout auteur honnête qui, tant bien que mal mais scrupuleusement, arrive au terme de la lourde tâche qu’il a entreprise, je mesure par avance l’effort non moins éprouvant que devra s’imposer le lecteur pour ne pas survoler ces pages ou en sauter un maximum, par lassitude ou incompréhension. Je confesse que les idées et les perspectives ici exposées sont peu familières, déconcertantes et parfois difficiles. C’est, jugeront certains, faire preuve d’une exigence austère que d’imposer au lecteur la profusion de citations scripturaires qui est la caractéristique la plus saillante de cet ouvrage. Je suis même résigné à m’entendre reprocher une «logorrhée biblique» de nature à générer l’indigestion, voire la nausée.

Pourtant, c’est le défi que j’ai dû relever pour tenter d’atteindre l’un des buts majeurs que je me suis fixé : mettre sous les yeux de ceux et celles qu’attire la Parole de Dieu, les textes eux-mêmes et non de longs exposés de ce qu’en pense tel ou tel auteur, qui n’en fournit généralement que la référence ou d’infimes extraits.

Loin de moi de faire la leçon à ceux qui procèdent autrement. Beaucoup le font par nécessité, ou sous la contrainte d’un éditeur et de la mentalité ambiante de spécialistes, qui savent, eux, à quel point il est malséant et contre-productif de «noyer le lecteur sous les citations, au risque de le dégoûter des Écritures» – pour reprendre un mantra courant.

Ces gens sont convaincus de bien faire, cela va de soi. Je déplore seulement qu’ils sous-estiment la capacité des hommes et des femmes de foi de goûter la Parole divine. Peut-être sous-estiment-ils aussi le pouvoir qu’a le Christ de «leur ouvrir l’esprit à la compréhension des Écritures» (cf. Lc 24, 45). Quoi qu’il en soit, préférant «obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes» (cf. Ac 5, 29), j’ai pris le risque d’aller à contre-courant et d’arroser copieusement les esprits qui en ont été trop longtemps privés, de l’eau vivifiante de la Parole elle-même, en faisant confiance, entre autres, à cet oracle d’Isaïe :

De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. (Is 55, 10-11).

Toutefois, comme l’aura constaté quiconque aura lu cet ouvrage dans son intégralité, je me suis efforcé, autant qu’il m’a été possible, de rendre compréhensible chaque passage biblique cité, n’hésitant pas, dans certains cas, à en revoir la traduction sur la base du texte original (hébreu ou grec) et des anciennes traductions (araméenne, syriaque et latine), et à le commenter succinctement pour aider le lecteur à saisir l’intention de l’auteur et le contexte dans lequel figure le passage, sans pour autant mettre ma propre interprétation sous le boisseau.

Le point sur lequel j’ai le plus investi est la mise en parallèle, voire en consonance, de nombreux textes bibliques autour d’un thème identique ou connexe. Ces rapprochements – souvent inattendus de prime abord – peuvent s’avérer féconds, à condition que le lecteur se laisse porter par les harmoniques qui émanent de ce brassage textuel, et n’écoute pas le chant des sirènes des interprétations qui se prétendent éclairées mais s’écartent radicalement du sens obvie des textes et de l’intention des auteurs sacrés.

Qu’on me comprenne bien. Je ne suis ni «piétiste» ni anti-intellectuel. Je l’ai dit : j’ai trop étudié moi-même pour mépriser les travaux des savants. J’y ai même parfois recours. Mais je ne me fonde pas sur eux seuls pour entrer dans la compréhension de ce que nous dit Dieu par le truchement des écrivains sacrés. Je sais que cette manière d’écouter et de savourer directement la Parole est stigmatisée comme «littéraliste», voire «fondamentaliste» – quand ce n’est pas « illuminée ». Je la crois pourtant plus apte à contribuer à la perception du dessein de Dieu que celle des spécialistes, outre que c’est ainsi que procédaient Jésus et les Apôtres et, après eux, les presbytres et une longue succession de Pères et d’écrivains ecclésiastiques. Comme eux, je « fréquente » assidûment ces textes ; j’ose même dire – et tant pis si cela fait prétentieux – qu’ils m’« habitent » et que je m’en nourris sans cesse. Et comme le bénéfice spirituel que je tire de cet exercice familier est immense, c’est de la même manière que je témoigne de ce que Dieu dit à son peuple, comme le constatera quiconque m’aura lu.

Je fais confiance à Paul qui nous encourage en ces termes, déjà cités dans ce livre, mais qu’il est utile de relire :

[…] ce qui a été écrit par avance l’a été pour notre enseignement, afin que par la persévérance et par la consolation [que procurent] les Écritures, nous ayons l’espérance. (Rm 15, 4).

Enfin, je ne peux mieux clore le présent travail concernant les juifs qui ne croient pas au Christ et les non-juifs qui y croient, qu’en citant ce passage de l’Apôtre :

Je l’affirme en effet, le Christ s’est fait ministre des circoncis en raison de la véracité de Dieu, pour confirmer les promesses faites aux Pères, quant aux nations, elles glorifient Dieu pour sa miséricorde, comme il est écrit : «Aussi je te louerai parmi les nations et je chanterai à la gloire de ton nom»[1]. (Rm 15, 8-9).

Il témoigne, de l’appel – conjoint mais distinct, dans l’unité de l’Esprit Saint[2] – adressé par Dieu aux deux parties de son peuple, dont il a fait un (cf. Ep 2, 14).


  1. Cf. également : «Toutes les nations que tu as faites viendront se prosterner devant toi, Seigneur, et glorifier ton nom» (Ps 86, 9). Et voir plus haut mes commentaires de l’épisode des non-juifs qui demandent à voir Jésus (cf. Jn 12, 20-28), dans lequel figure l’exclamation de Jésus : «Père, glorifie ton nom !» (Jn 12, 28), étrange dans ce contexte, mais très consonante avec la glorification divine que constitue la miséricorde dont bénéficient les païens, évoquée par Paul dans le passage de l’Épître aux Romains, ici commenté.
  2. On notera l’analogie trinitaire, selon la formulation théologique du mystère : unité de nature dans la distinction des personnes divines.

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