8 Dualité de l’élection selon le Nouveau Testament

 

Parmi les nombreux passages d’interprétation difficile de l’évangile de Jean, se distingue le récit suivant sur lequel achoppent les commentateurs, outre que rarissimes sont les prédicateurs qui en font le thème de leurs sermons. Je veux parler de la demande de rencontrer Jésus, émise par des non-juifs prosélytes :

Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. Ils s’avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande : «Seigneur, nous voulons voir Jésus». Philippe vient le dire à André ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. Jésus leur répond : «Voici venue l’heure où va être glorifié le Fils de l’homme. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. Maintenant mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom !». Du ciel vint alors une voix: « Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai». (Jn 12, 20-28).

Rien d’extraordinaire, à première vue, dans cet épisode. Des prosélytes grecs[1] attirés par la renommée de Jésus veulent s’entretenir avec lui. Mais, à l’examen, les choses s’avèrent moins simples qu’il n’y paraît. Premièrement, ces gens doivent passer par deux intermédiaires, dont l’un, Philippe, nous est présenté comme étant de Bethsaïde en Galilée[2], ce qui implique qu’il est habitué aux contacts avec les goyim, terme hébreu qui signifie «nations». Deuxièmement, Jésus ne défère, ni ne se dérobe à cette demande d’entrevue, mais il révèle à ses auditeurs qu’elle constitue le signe prophétique de l’imminence de sa mort et de sa résurrection, et l’annonce du futur destin analogue du peuple juif, comme on va le voir ci-après.

Entrons plus avant dans les détails du récit. On y relate qu’après avoir entendu la supplique de ces Grecs, Philippe et André en font part à Jésus. Il faut garder en mémoire, à ce propos, que les juifs observants n’ont pas de rapports avec les Samaritains, ni avec les goyim. Jésus n’hésitera pas à s’affranchir souverainement de cette limitation dans plusieurs cas ; mais, dans les deux principaux – l’épisode de la Samaritaine (Jn 4, 9 s.) et celui de la Cananéenne (Mt 15, 21-28) –, il soulignera fortement la différence entre juifs et goyim. À la Samaritaine, il rappellera que «le salut vient des Juifs» ( Jn 4, 22) ; à la Cananéenne qui lui demandait un miracle, il dira crûment : «il ne convient pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens» (Mt 15, 26), où les « enfants » sont les juifs, et les goyim, les «chiens»[3]. Il précise même qu’il n’a « été envoyé qu’aux brebis perdues de la Maison d’Israël » ( Mt 15, 24), ce qui ne laisse aucun doute sur l’entérinement par Jésus, malgré les exceptions évoquées, de l’appartenance spécifique de ce peuple à Dieu, en tant que son bien propre (segulah).

Nous ne saurons finalement jamais si Jésus a accepté de recevoir ces prosélytes, ou s’il a refusé. Car c’est bien là l’étrangeté de l’épisode : cet aspect du problème semble n’avoir pas du tout intéressé le narrateur. On verra que l’explication, ici donnée, de cette attitude de Jésus et de son sens caché, profond et sublime, rend ce point sans importance. De fait, la réaction de Jésus est sans aucun rapport apparent avec l’initiative ou la personnalité des visiteurs. Selon l’évangéliste, cette démarche déclenche chez Jésus une réaction, dont nous allons voir qu’elle est prophétique et eschatologique.

Que signifie donc cette geste ? Première hypothèse : l’Évangile a relaté un fait qu’il n’a pas compris et la tradition y a raccroché une de ces « catéchèses spirituelles » dont le Quatrième Évangile est prodigue ; mais c’est faire peu de cas de la cohérence du Nouveau Testament ainsi que de l’inspiration qui a guidé son style rédactionnel et le choix des épisodes relatés, outre que, pour un chrétien, c’est faire bon marché de l’inspiration divine des Écritures. Deuxième hypothèse : l’attitude de Jésus est prophétique, elle recèle un enseignement mystérieux, non encore découvert ni mis en valeur, et à portée eschatologique.

En effet, Jésus est à la fois le focalisateur et le vecteur eschatologique de l’Écriture. Ses paroles et ses actes donnent corps aux oracles et événements qu’elle relate et révèlent le sens ultime qu’ils recèlent. À ce titre, le passage suivant d’Isaïe, lu à l’aune de «l’intrication prophétique», éclaire cette scène évangélique d’une lumière surprenante et inattendue, en lui conférant une valeur eschato­logique et messianique, qui prend sa source dans l’eschatologie juive :

Je conclurai avec vous une alliance éternelle, faite des grâces garanties [4] à David. Voici que j’ai fait de lui[5] un témoin pour les peuples, un chef et un maître[6] pour les peuples. Voici que tu appelleras une nation que tu ne connais pas et des inconnus[7] accourront vers toi à cause de L’Éternel, ton Dieu et du Saint d’Israël qui t’aura glorifié. (Is 55, 3-5).

J’ai mis en italiques le concept commun à ce passage d’Isaïe et à celui de Jean : la glorification. C’est, presque mot pour mot, situation pour situation, ce qui arrive à Jésus. Or, dans le texte d’Isaïe, c’est à tout le peuple juif qu’est faite cette prophétie. Ce que confirme Is 61, 8 s., où l’expression «Je conclurai avec vous une alliance éternelle», est suivie de :

[…] leur race sera célèbre[8] parmi les nations et leur descendance parmi les peuples. Tous ceux qui les verront reconnaîtront qu’ils sont une race bénie de L’Éternel. (Is 61, 9).

Le sens de ces deux passages prophétiques est que, quand Dieu aura rétabli la royauté davidique («les grâces garanties à David»), et «glorifié» son peuple, les goyim – «des inconnus» – «accourront vers» lui. Sachant, dans l’Esprit Saint, que ce qui va se produire en sa personne (sa mort et sa résurrection) préfigure, en germe, ce qui adviendra au peuple juif lors de sa rédemption par Dieu, Jésus l’énonce par avance, pour notre instruction :

Voici venue l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. […] Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom ! (Jn 12, 23-24, 27-28).

Et son Père lui-même appose son sceau sur cette prophétie, en faisant entendre une voix[9] qui proclame :

Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai. (Jn 12, 28).

Que ce fait ait été relaté, lui aussi, pour notre instruction, témoigne ce que dit Jésus :

Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous. (Jn 12, 30).

C’est exactement ce que dit Paul, en d’autres termes et dans un autre contexte :

[…] ce qui a été écrit dans le passé l’a été pour notre instruction, afin que par la constance et par la consolation des Écritures, nous ayons l’espérance. (Rm 15, 4).

Et encore :

Ces choses leur advenaient à titre de signe [litt. type], et ont été écrites pour notre avertissement, nous qui sommes parvenus à la fin des temps. (1 Co 10, 11).

C’est donc pour l’instruction et l’avertissement de ceux qui croient en lui que Jésus énonce à haute voix la conscience qu’il a de la portée prophétique de l’événement, apparemment insignifiant, qu’est la visite de ces prosélytes. Rempli de l’Esprit Saint, il dévoile «l’intrication prophétique» de ces textes scripturaires, nous invitant à voir, dans ces pieux goyim qui viennent à lui, attirés par sa renommée, et dans la « glorification » qui va être la sienne par sa mort et sa résurrection, la préfiguration prophétique de la marche future des nations « à la clarté » dont rayonnera, aux temps messianiques, un Israël illuminé par la gloire de Dieu, comme il est écrit :

Debout ! Resplendis ! Car voici ta lumière, et sur toi luit la gloire de L’Éternel. Car voici que les ténèbres couvrent la terre et l’obscurité, les peuples, et sur toi brille L’Éternel, et sa gloire sur toi apparaît. Les nations marcheront à ta lumière et les rois à l’éclat de ton resplendissement. (Is 60, 1-3).

Nous savons, par d’autres passages scripturaires, que la gloire future d’Israël sera précédée d’une passion analogue à celle de Jésus, suite à une autre venue, diabolique celle-là, de «nations coalisées contre L’Éternel et contre son oint» (Ps 2, 2), qui constituera l’ultime tentative de destruction du Peuple-Messie, avant sa glorification finale, sur intervention divine, gage et assurance pour ceux qui, croyant au choix divin dont Israël est l’objet, accepteront de partager son destin[10]. Je reviendrai en détail sur ce point dans le corps de ce travail.

Pour de nombreux chrétiens – j’en ai fait maintes fois l’expérience au fil des décennies de mon existence –, les perspectives succinctement exposées ci-dessus sont, au mieux, incompréhensibles, au pire, incongrues et totalement inacceptables. La raison de cette non-réception est évidente : de l’interprétation chrétienne multiséculaire selon laquelle les juifs n’ayant pas reconnu le Christ de Dieu venu dans la chair en la personne de Jésus, Dieu s’est constitué un «nouveau peuple»[11] assimilé plus ou moins explicitement à l’Église, découle la conviction chrétienne incoercible que, pour être agréables à Dieu, voire pour être sauvés, les juifs doivent être incorporés à cette Église, par la foi au Christ. De longs siècles d’un enseignement patristique et ecclésial, coulé en formules ne varietur dans une tradition liturgique immuable, dont est nourrie la foi des fidèles, ont conféré à ce «narratif» théologique le statut d’un credo quasi dogmatique.

Et pourtant, je réitère ici ce que j’ai affirmé plus haut, à savoir : ma foi dans le rétablissement, déjà réalisé, du peuple juif.

On m’a objecté : Comment pouvez-vous dire que les juifs sont rétablis dans leurs prérogatives d’antan, alors que l’apôtre Paul lui-même dit expressément qu’ «ils seront greffés s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité» (Rm 11, 23) ? Or, il est patent qu’ils sont encore incrédules jusqu’à ce jour. De quel droit osez-vous donc opposer votre certitude personnelle aux Écritures et à la Tradition de l’Église ?

L’objection est sérieuse, surtout quand elle est formulée par des chrétiens sincères dotés ce que les théologiens appellent le «sens de la foi», c’est-à-dire la perception intuitive, sous la motion de l’Esprit Saint, de ce qui fait partie du «dépôt» de la Révélation, conservé et transmis par la Tradition, et de ce qui s’en écarte, même de manière infime[12]. Je n’ai jamais caché que je préférerais me taire à tout jamais plutôt que d’écrire ou de dire quoi que ce soit qui justifie les mises en garde qu’on me fait parfois de courir et de faire courir à d’autres un risque d’hérésie ou de schisme, en exposant publiquement des conceptions que n’enseigne pas l’Église, voire qu’elle a déjà rejetées, à en croire certains. Je sais aussi que même si j’objecte qu’il faut distinguer entre la manière dont un énoncé est perçu et son contenu intrinsèque, on me remontrera qu’en chrétienté, nul fidèle (qu’il soit laïc, clerc ou même évêque, voire pape), n’est habilité à répandre ses opinions propres si elles contredisent le donné de la foi. Et je n’ignore pas le sévère avertissement de Newman, qui fait figure de norme en la matière :

L’Église catholique prétend non seulement prononcer des jugements infaillibles sur des questions religieuses, mais critiquer des opinions qui touchent indirectement à la religion et qui ont un objet profane, telles que les questions de philosophie, de science, de littérature, d’histoire. Et elle demande que nous nous soumettions à sa prétention. Elle entend censurer les livres, imposer silence aux auteurs, et interdire les discussions. L’Église, dans ce domaine, prononce moins, en général, des décisions doctrinales qu’elle impose des mesures de discipline. Mais il faut, bien entendu, obéir sans mot dire, et, par la suite des temps, peut-être reviendra-t-elle tacitement sur ses propres injonctions. En de pareils cas, la question de foi n’intervient nullement ; car, en matière de foi, ce qui est considéré comme vrai l’est pour toujours et ne peut être rétracté. De ce qu’il existe un don d’infaillibilité dans l’Église catholique, il ne s’ensuit nullement que les membres de cette Église qui le possèdent, soient infaillibles dans tous leurs actes […] Je trouve que l’histoire de l’Église nous fournit des exemples d’un pouvoir légitime exercé avec dureté ; et l’admettre n’est autre chose que de dire, suivant les paroles de l’Apôtre : « le trésor divin est porté dans des vases d’argile » ; il ne s’ensuit pas non plus que les actes du pouvoir souverain ne soient pas justes et nécessaires parce qu’ils ont pu être vicieux dans la forme […] Mais je vais plus loin et je trouve que les événements ont démontré que, malgré les critiques les plus hostiles portées contre les empiétements ou les sévérités des hauts dignitaires ecclésiastiques du temps passé dans l’exercice de leur pouvoir, ils avaient le plus souvent raison ; et ceux qui éprouvaient leurs rigueurs avaient habituellement tort […] En lisant l’histoire ecclésiastique, alors que j’étais anglican, il m’avait fallu me rendre à cette évidence, que l’erreur initiale d’où naissait l’hérésie, était de promouvoir avec insistance certaines vérités, malgré les défenses de l’autorité, et hors de saison. Il y a un temps pour chaque chose ; plus d’un homme désire la réforme d’un abus, l’approfondissement d’une doctrine, ou l’adoption d’une discipline spéciale ; mais cet homme oublie de se demander si l’époque est venue pour cela. Sachant que personne d’autre que lui ne s’occupera d’accomplir cette réforme sa vie durant, cet homme, sans écouter l’avis des voix autorisées, n’hésite pas à le faire. Il gâche ainsi, en son siècle, une œuvre utile qui aurait pu être entreprise et menée à bien, au siècle suivant, par quelqu’un d’autre qui, peut-être, n’est pas encore né. Alors qu’aux yeux du monde, cet homme semble être un champion audacieux de la vérité et un martyr de la conviction indépendante, il n’est, en réalité, qu’un de ces personnages que l’autorité compétente se doit de réduire au silence. […][13]

Pendant longtemps, ce texte austère du XIXe siècle m’a tellement impressionné que j’inclinais à parler contre ma conscience, en démentant ma conviction, ou en cessant d’en faire état. Heureusement pour ma paix intérieure, je tombai un jour, au fil de mes lectures, sur ces lignes, beaucoup plus nuancées et dans l’esprit du Concile, de Mgr W. Levada, alors archevêque de Portland :

[…] de nombreux évêques demandèrent quel est le statut d’une personne qui estime, de bonne foi, qu’elle ne peut pas accepter l’un ou l’autre enseignement du magistère autorisé mais non infaillible. La Commission théologique du Concile suggéra que ces évêques consultent des experts en la matière. Le point de vue de ces théologiens peut être synthétisé comme suit […] Lorsque un enseignement non infaillible est proposé à notre assentiment, il nous est demandé une pleine soumission de l’esprit et de la volonté à une doctrine qui est proposée par ceux qui sont chargés d’enseigner de façon authentique dans l’Église, et qui sont assistés par le Saint-Esprit, de telle façon que l’Église puisse parvenir à la pleine connaissance de la vérité et soit guidée vers une juste conduite de nos vies chrétiennes. Puisque cet enseignement n’a pas été prononcé infailliblement, nous ne pouvons savoir, de façon absolue, que la possibilité d’erreur est exclue : nous pouvons cependant agir selon la prudence, en donnant notre assentiment et accepter cette doctrine, à cause de la conviction que le Saint-Esprit guide les pasteurs de l’Église dans son expression. Mais parce que la proposition d’un enseignement certain, mais non infaillible, ne comporte pas la garantie absolue de sa vérité, il est possible de justifier la suspension de l’assentiment, de la part d’une personne qui est arrivée à des raisons vraiment convaincantes, libres de tout préjugé personnel, qui la portent à croire que l’enseignement en question n’est pas correct. Dans ce cas, cette personne (par exemple le théologien ou le savant dont nous avons parlé plus haut) devrait s’efforcer de clarifier les questions avec ceux qui ont la charge d’enseigner dans l’Église, dans l’intention d’aider au développement de la discussion sur le sujet et d’élaborer une position nouvelle ou révisée, et (ou bien) les soumettre au jugement de ses pairs, dont les commentaires et les points de vue aideraient à clarifier la question mise en doute […][14].

Quoique n’étant ni «théologien» ni «savant», je me conforme à cette recommandation. Sans trop d’illusions toutefois. En effet, lorsque la conviction du rétablissement, déjà réalisé, du peuple juif s’était imposée à ma conscience et à mon intelligence de croyant, il y a plusieurs décennies, j’en avais référé – fréquemment au début, puis de loin en loin par la suite, enfin, très occasionnellement ces vingt dernières années – aux rares clercs et théologiens qui consentaient à m’écouter ou à me lire. Ils n’avaient formulé ni encouragement ni condamnation, se contentant de formules évasives. Tout en comprenant leur embarras, je regrettais que la dérobade fût la règle, et le courage, l’exception. D’autant qu’après des mois de patience, quand j’obtenais enfin «audience» d’un responsable ecclésial plus élevé dans la hiérarchie, c’était pour m’entendre recommander de m’en tenir à l’enseignement de l’Église.

Or, c’est justement là le problème : il n’y a pas, à ma connaissance, d’enseignement clair de l’Église concernant cette problématique. Je n’ai jamais pu obtenir d’un responsable ecclésial, quels que fussent son rang et sa fonction, un énoncé, si bref soit-il, assorti de références dogmatiques et/ou théologiques indiscutables, corroborant, nuançant, ou infirmant ce qui m’a été dit, de manière récurrente, par des ecclésiastiques de rang inférieur (qui affirmaient en avoir référé à l’échelon supérieur), et dont je réitère ici le résumé déjà cité plus haut :

Les juifs n’ayant pas reconnu le Christ de Dieu venu dans la chair en la personne de Jésus, Dieu s’est constitué un «nouveau peuple»[15][…] assimilé à l’Église ; et les juifs doivent, pour être agréables à Dieu, voire pour être sauvés, entrer dans cette Église, par la foi au Christ[16].

Incapable, en conscience, de souscrire à cette vision des choses, et n’ayant pu, à la différence de l’apôtre Paul et malgré tous mes efforts des décennies écoulées, « exposer aux notables la Bonne Nouvelle que je prêche, de peur de courir ou d’avoir couru pour rien » (cf. Ga 2, 2), je me résous à le faire publiquement par le truchement du présent livre, en espérant « ne pas scandaliser un des ces petits qui croient dans le Christ » (Mt 18, 6).


  1. Les prosélytes étaient des sympathisants de la religion juive – les « craignant Dieu » de l’Écriture –, qui, sans suivre les prescriptions de la Loi (mitzwot), ni être circoncis, adoraient le Dieu des juifs et montaient lui rendre hommage à Jérusalem.
  2. En Is 8, 23, la Galilée est appelée «Galilée des Goyim», expression reprise à l’identique en Mt 4, 15-16, qui cite précisément ce passage d’Isaïe. Voir aussi 1 M 5, 15.
  3. Cf. Ps 59, 7 et 15 : « Lève-toi pour visiter tous les païens, sans pitié pour tous ces traîtres malfaisants. Ils reviennent le soir, ils grondent, comme un chien… ». Voir aussi Ph 3, 2 ; Ap 22, 15.
  4. Mot à mot : « les choses favorables, les sûres ».
  5. Grec : « de toi ». À noter l'alternance du singulier et du pluriel, de l'individuel au collectif, qui, selon moi, révèle «l’intrication prophétique».
  6. Mot à mot : « donneur d'ordres », «qui ordonne».
  7. Mot à mot : «et une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi».
  8. Mot à mot: «leur descendance sera connue», ce qui connote l'association avec : «tu appelleras une nation…», et «une nation qui ne te connaît pas…».
  9. C’est la Bat Kol de la tradition juive, expression qui signifie à peu près « bruit de voix ». Ce n’est pas seulement un élément théophanique, la littérature rabbinique y fait souvent allusion comme exprimant une intervention céleste à l’appui de l’enseignement d’un saint personnage ou d’un rabbin. Toutefois, dans le judaïsme, son autorité est inférieure à celle de l’enseignement rabbinique ordinaire et ne prévaut jamais sur lui.
  10. Quiconque trouvera hasardeux ce rapprochement entre la condamnation à mort de Jésus et le sort final analogique de son peuple parvenu à son stade messianique, lira avec intérêt Ac 4, 25-28, où ce qui est arrivé à Jésus est interprété par Luc à la lumière de textes dont la portée eschatologique est indéniable. Plutôt que d'y voir un usage abusif de l’Écriture fait par un rédacteur soucieux de prouver la messianité de Jésus, il est plus conforme à l'analogie de la foi d'y percevoir une intention divine expresse de nous faire comprendre le rôle prophétique, typologique et, en quelque sorte, « génétique » de Jésus, « L’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29).
  11. Appelé «nouvel Israël» dans la Constitution conciliaire Lumen Gentium.
  12. J’y répondrai dans le corps du livre.
  13. J. H. Newman, Apologia pro vita sua, dans Textes Newmaniens publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, Desclée de Brouwer, T. V, 1967, p. 435-439. Cité dans M. R. Macina, «Magistère ordinaire et désaccord responsable : scandale ou signe de l’Esprit ? Jalons pour un dialogue», Ad Veritatem, n° 19, juil.-sept. 1988, p. 26-48 ; on peut lire la suite de ce texte, en ligne, sur mon site personnel.
  14. Extrait d’un discours prononcé le 2 avril 1986, devant les membres du Congrès annuel de l’Association nationale de l’Education catholique des États-Unis Texte français de La Documentation Catholique, n° 1926, 19 octobre 1986, p. 904. Pour le contexte voir, en ligne, Macina, «Magistère ordinaire et désaccord responsable», op. cit.
  15. Il s’agit du « Nouveau peuple de Dieu », selon la formule de la Déclaration Nostra Aetate § 4, et la Constitution Lumen Gentium, II, 9, du Concile Vatican II.
  16. On verra plus loin que la position de l’Église et, a fortiori, celle des théologiens favorables à une approche plus fidèle au mystère du dessein de Dieu sur le peuple juif, tel qu’il s’exprime dans l’Écriture, sont beaucoup plus nuancées.

2 Responses to Dualité de l’élection selon le Nouveau Testament

  1. Peel Olivier sur février 12, 2013 à 2:58 says:

    L’intrication prophétique est réellement une clé de lecture des textes de la Bible. Elle m’évoque ce caillou que je lance sur l’eau et qui rebondit autant de fois que besoin est et qui finalement plongera dans l’abîme des eaux. Il semble que Jésus (dans les exemples donnés ci-dessus) ait parfaitement eu conscience du rôle joué par les Ecritures. Une Parole de Dieu lancée ne revient à Lui sans avoir accompli ce pourquoi elle fut prononcée. Elle rebondira autant de fois qu’il faudra et à un moment donné elle s’incarnera définitivement.

    Le mystère de ta révélation est grand. Cette parole que tu reçu à un moment donné proclamant à propos du peuple juif: “Je l’ai rétabli” fait partie de l’intrication prophétique. Quand à savoir toute la portée de cette parole par rapport au peuple Juif, je n’en comprends pas tous les tenants et aboutissants. Je le crois mais je ne parviens pas encore à en saisir toute la profondeur biblique que cela représente.

    Repartant de Romains 11, on pourrait comprendre que les bonnes branches sont à nouveau regreffées sur l’Olivier. Et au-delà de cela, qu’est-ce que cela implique dès lors pour l’Eglise et sa relation avec le peuple Juif? Dans les faits on voit peu de chose évoluer entre les deux. Pourquoi? Le temps est-il venu pour l’Eglise de rendre des comptes? Les branches greffées vont-elles être coupées? Voilà les nombreuses questions qui me taraudent.

  2. macina sur février 12, 2013 à 3:05 says:

    Merci de ton bon témoignage, Olivier.

    Concernant tes questions, il y aurait beaucoup à dire “mais je ne veux pas le faire avec de l’encre et un calame” (= clavier). D’abord parce que ce serait trop long, ensuite parce que ma pensée n’est pas mure à ce propos et que je ne voudrais pas médire de ceux qui ont la responsabilité de transmettre l’enseignement de Jésus et des Apôtres.

    Nous en reparlerons donc de vive voix, à l’occasion.

    Menahem

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