1 Introduction générale

Tous les chrétiens qui éprouvent de l’empathie envers le peuple juif connaissent la référence obligée que constitue le chapitre 11 de l’Épître aux Romains, et spécialement ses fameux versets 1 et 2 :

Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Jamais de la vie ! […] Dieu n’a pas rejeté le peuple que d’avance il a discerné (Rm 11, 1-2).

Lui fait suite une méditation douloureuse, complexe et inspirée, de la situation des juifs au regard du dessein divin de salut en Jésus Christ, dont force est de reconnaître qu’elle ne contribue pas à clarifier les modalités de leur «intégration» après leur «défection» (Rm 11, 15). Et le mystère s’épaissit lorsque l’Apôtre prévient les païens qui ont été «greffés» de ne pas «s’enorgueillir», sous peine d’être «retranchés» à leur tour (Rm 11. 17-24). Plus encore : après avoir rappelé que «les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables» (Rm 11, 29), Paul émet cette affirmation étonnante (Rm 11, 30-32):

de même que jadis vous avez désobéi à Dieu et que maintenant vous avez obtenu miséricorde du fait de leur désobéissance, eux [les juifs] de même, maintenant, ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, en sorte qu’ils obtiennent, eux aussi, maintenant, miséricorde. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité pour faire à tous miséricorde.

Ce n’est pas le lieu ici de tenter de débrouiller l’écheveau complexe de cette argumentation. Beaucoup s’y sont employés, sans satisfaire entièrement le besoin d’intelligibilité qui caractérise la raison humaine. C’est que justement, il n’y a là rien de rationnel, comme en témoigne l’exclamation émerveillée de Paul, au terme de son exposé de ce mystère ( Rm 11, 33-34) :

Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui donc a connu la pensée du Seigneur, ou qui en a été le conseiller ?

Au seuil de ce livre, je fais mienne cette révélation – car c’en est une, aussi fulgurante que séminale –, et j’invite les lecteurs à faire de même. Elle nous appelle, en effet, à ne pas attendre, comme les «vierges folles», que la lampe de notre discernement s’éteigne, pour nous mettre en quête du sens des «signes des temps» (Mt 16, 3), au risque de nous retrouver dehors, tandis que celles et ceux qui auront été prévoyants, seront entrés avec l’Époux dans la salle de noces (cf. Mt 25, 1-13).

Ma certitude que Dieu a rétabli son peuple juif s’inscrit dans la ligne de l’exclamation paulinienne citée ci-dessus. Je suis conscient que cette profession de foi paraîtra arbitraire, voire illuminée, au sens péjoratif du terme. En effet, elle se heurte frontalement à deux convictions invétérées qui occupent le devant de la scène éditoriale et scientifique chrétienne depuis bien longtemps : la rationaliste, pour laquelle les textes scripturaires concernant le peuple juif sont des récits et des exposés à forte coloration religieuse et nationaliste, qu’il convient de relire de manière critique et démythologisée ; et la fidéiste, selon laquelle l’Église constitue le «Nouveau peuple de Dieu» auquel doivent s’agréger les juifs par la foi au Christ pour être sauvés.

Le présent livre prend le contre-pied de ces certitudes et, ne serait-ce qu’à ce titre, il est probable que sa lecture décontenancera, voire irritera beaucoup de chrétiens. Mais il aura atteint son but s’il leur fait prendre conscience de l’insuffisance de la connaissance chrétienne du dessein mystérieux de Dieu sur les «deux» [peuples] dont le Christ «a fait un» (cf. Ep 2, 14), et s’il les incite à une reconsidération radicale de la place du peuple juif dans le dessein du salut de Dieu, en général, et dans les événements de la Fin des temps, en particulier.

***

Je me suis souvent demandé si, faute de pouvoir le dénouer, il ne faudrait pas trancher un jour le nœud du problème insoluble que constitue la conviction irréductible qu’a chacun des «deux [peuples]» d’avoir été choisi, à l’exclusion de l’autre, pour étendre à toute l’humanité les fruits du salut. Comme on le lira plus loin, je l’ai tranché, à ma manière, après être parvenu à la conviction qu’en se considérant comme le «nouveau peuple de Dieu» dans lequel doivent entrer les juifs, la partie chrétienne a couru trop vite, «faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu» (cf. Mt 22, 29).

Que nul ne se méprenne : je ne prétends pas que l’Église fait fausse route et égare ses fidèles par sa prédication et son enseignement de la foi transmise par les Apôtres. Simplement, j’y constate l’absence de la perception du rôle capital – pourtant clairement attesté dans maints textes bibliques incontournables – que jouera le peuple juif dans la phase finale du dessein de salut de Dieu. Cette carence est la conséquence de la focalisation chrétienne multiséculaire sur l’agrégation du peuple juif à l’Église et sa reconnaissance future du Christ, considérées l’une et l’autre comme inéluctables. Au fil du temps, cette perspective – plus confessionnelle que biblique –, s’est durcie et aggravée de la certitude hégémonique que l’Église a été «substituée» par Dieu aux juifs dans l’économie du salut, et que ce peuple n’y joue plus aucun rôle actif.

Telle n’est pas, bien entendu, l’intime conviction qu’ont les juifs croyants de la fidélité de Dieu à ses promesses de restauration et de bonheur de leur peuple, lesquelles foisonnent dans leurs Écritures et dans leur Tradition, et sont la nourriture spirituelle quotidienne de leur prière et de leur pratique religieuse multimillénaires. Force est de reconnaître que l’Église n’y a accordé aucune attention durant sa longue histoire. Certes, un mieux se fait sentir depuis le IIe Concile oecuménique du Vatican, au moins sur le plan des intentions et des directives de la hiérarchie concernant les relations avec le peuple juif ; mais on est très loin de l’empathie qui serait nécessaire pour que le cœur de la chrétienté batte à l’unisson de celui du peuple juif, et l’indifférence générale est si grande en ce domaine qu’il faudrait une véritable conversion des cœurs pour changer les choses. D’où le caractère assertif de l’argumentation ici développée, qui s’apparente davantage à une profession de foi et à une exhortation qu’à une démonstration théorique qui se doit de situer sa démarche par rapport à l’opinion des spécialistes.

Je sais ce qu’a de perturbant, tant pour les doctes que pour les simples croyants qui se veulent fidèles à la tradition ecclésiale, une telle manière de procéder – qui fut pourtant celle des Apôtres de la primitive Église. Je sais aussi comme il est facile de la discréditer en arguant qu’on ne peut prétendre revenir aux origines en faisant fi du développement et de l’approfondissement multiséculaires du donné de la foi – ce que précisément je ne fais pas.

Comme le constatera quiconque est bien au fait de la doctrine chrétienne, même quand je ne l’écris pas explicitement, ce donné est toujours sous-jacent à mes exposés, et ceux qui ont de bonnes raisons d’en douter, n’ont qu’à exercer leur discernement et me reprendre là où ils estiment que je suis répréhensible.

Mon recours préférentiel au style exhortatif et parénétique, ainsi qu’à de nombreuses citations de l’Écriture, n’a rien d’un procédé oratoire archaïsant ou sectaire. Toutes proportions gardées, je m’efforce de m’adresser aux lecteurs de la manière dont les premiers témoins de la Bonne Nouvelle du salut en Jésus-Christ, la prêchaient à leurs contemporains, c’est-à-dire sans artifices de langage ni recours à une science (cf. 1 Co 1, 17 s.) qui est le plus souvent inaudible pour le commun des mortels.

J’ai suffisamment étudié et enseigné moi-même pour ne pas être enclin à mépriser la connaissance. J’estime toutefois que quiconque a du savoir doit en épargner le poids à qui n’en a pas, ou en a moins. Les connaissances sont comme les calories : indispensables à l’action tant qu’on les utilise comme aliment de l’intellection et de l’enseignement, elles causent une obésité intellectuelle préjudiciable quand elles ne nourrissent que l’appétit de savoir et la présomption d’avoir raison. En effet, un savoir hégémonique a le même résultat fâcheux qu’un surplus pondéral : il alourdit la vivacité intellectuelle, rend court le souffle spirituel, sert plus à vaincre qu’à convaincre, à détruire qu’à édifier, à discréditer les opinions adverses plutôt qu’à entrer en dialogue avec ceux qui les émettent. Bref, il concourt davantage à l’inflation de l’ego et à la zizanie qu’à l’édification par la charité (cf. 1 Co 8,1).

Ces remarques sur l’esprit qui préside au présent écrit étant émises, j’en viens à son objet. Partant du dessein de Dieu, révélé et manifesté dans les Écritures au travers de l’histoire du peuple qu’il s’est choisi, les juifs, et de celle des nations païennes «greffées» sur lui (Rm 11, 24) et devenues chrétiennes, j’expose ici ma perception de la dernière étape de ce «mystère» ( Rm 11, 25), dont les prodromes sont déjà visibles : l’instauration sur terre du Royaume de Dieu, auquel s’opposeront Satan et sa créature, l’Antichrist, ainsi que les nations séduites par eux (cf. Ps 83 ; Pr 1, 10 et s., etc.), qui se rallieront à cette révolte et monteront contre Israël [1].

L’incrédulité qui accueillera les avertissements de l’Écriture auxquels auront recours les «guetteurs» que Dieu suscitera (cf. Ez 3, 17 ; 33, 2.6.7), au temps de l’éclipse de la foi (Lc 18, 8) et du refroidissement de la charité, prophétisés par Jésus (Mt 24, 12), en amènera beaucoup à s’opposer au peuple juif quand il deviendra manifeste que sa vocation et son héritage lui ont été restitués (cf. Ac 1, 6). L’occasion en sera – nous en voyons déjà les signes avant-coureurs aujourd’hui – un consensus universellement hostile à l’État juif qui aura fait l’unanimité à son encontre en refusant de céder aux exigences iniques des nations liguées contre lui (cf. Is 17, 12 ; 29, 5.8), malgré des mises en garde prophétiques, telles, entre autres, celles-ci :

Ne touchez pas à mes oints ; et à mes prophètes ne faites pas de mal. (Ps 105, 15).
Car ainsi parle l’Éternel Sabaot […] à propos des nations qui vous spolient: «Qui vous touche, m’atteint à la prunelle de l’œil»[2]. (Za 2, 12).
Alors, se réalisera la prophétie de l’apôtre Paul :
Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité (ou la désobéissance) pour faire à tous miséricorde. (Rm 11, 32).

Conscient du caractère insolite – voire intolérable pour certains – de ces miennes affirmations, eu égard à la doxa chrétienne en cette matière, j’ai consacré une large partie des pages qui suivent à étayer mes dires en recourant massivement au témoignage de l’Écriture. S’il veut juger équitablement de la recevabilité de mes affirmations, le lecteur devra s’astreindre à lire attentivement toutes les références bibliques ici convoquées, non seulement celles qui sont citées explicitement, mais aussi celles dont je ne donne que les références pour éviter d’avoir à retranscrire la quasi-totalité de la Bible. Quiconque aura compris (et admis) la manière – qui n’est d’ailleurs pas nouvelle – dont je préconise de lire la Parole de Dieu, en en suivant les multiples parallèles et les harmoniques textuelles, à la lumière de la Bonne Nouvelle du rétablissement du peuple juif, déjà accompli mais pas encore reconnu, constatera que cette doctrine n’est pas de moi, mais de l’Auteur même des Écritures, dont l’Esprit Saint, qui «a parlé par les prophètes», et s’est manifesté comme «Paraclet» après la résurrection du Christ, révélera le sens à ceux qui auront cru, comme il est écrit :

Mais le Paraclet [Consolateur], l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. (Jn 14, 26).
J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir. (Jn 16, 12-13).

Les pages qui suivent s’efforcent d’exposer les signes annonciateurs du dévoilement de cette «vérité tout entière» et de la réalisation de ces «choses à venir». Ces perspectives se profilent de plus en plus clairement, à la lumière de l’attitude des nations envers l’État d’Israël, devenu, à l’instar du premier homme, selon l’expression d’Irénée de Lyon, «la pierre de touche [ou moyen d’éprouver] des dispositions intimes» de Satan, et de «ceux qui sont tombés en son pouvoir» (cf. Ac 10, 38) :

Tel est le diable. Il était l’un des anges préposés aux vents de l’atmosphère, ainsi que Paul l’a fait connaître dans son épître aux Éphésiens ; il se prit alors à envier l’homme et devint, par là même, apostat à l’égard de la loi de Dieu: car l’envie est étrangère à Dieu. Et comme son Apostasie avait été mise au jour par le moyen de l’homme et que l’homme avait été la pierre de touche de ses dispositions intimes, il se dressa de plus en plus violemment contre l’homme, envieux qu’il était de la vie de celui-ci et résolu à l’enfermer sous sa puissance apostate. Mais l’Artisan de toutes choses, le Verbe de Dieu, après l’avoir vaincu par le moyen de l’homme et avoir démasqué son Apostasie, le soumit à son tour à l’homme, en disant: «Voici que je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, ainsi que toute la puissance de l’ennemi.» De la sorte, comme il avait dominé sur les hommes par le moyen de l’Apostasie, son apostasie était à son tour réduite à néant par le moyen de l’homme revenant à Dieu[3].

Je reviendrai sur ce texte capital, à la fin de cet ouvrage, mais j’ai tenu à le citer ici d’emblée, sans commentaire, pour bien marquer dans quel esprit s’inscrit ma démarche. Elle vise à avertir celles et ceux qui portent «le beau Nom qu’on a invoqué sur [eux]» (Jc 2, 7) de ne pas l’exposer aux blasphèmes des nations (cf. Rm 2, 24 = Ez 36, 20, s.), en apostasiant[4] et en s’alliant aux persécuteurs du peuple juif, à l’«heure de la puissance des ténèbres» (cf. Lc 22, 53), malgré la mise en garde de l’Écriture :

Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n’y va pas ! S’ils disent : « Viens avec nous, embusquons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l’affût contre l’innocent [….] », mon fils, ne les suis pas dans leur voie, éloigne tes pas de leur sentier, car leurs pieds courent au mal, ils ont hâte de répandre le sang [….]. C’est pour répan­dre leur propre sang qu’ils s’embusquent, contre eux-mêmes ils sont à l’affût ! (Pr 1, 10-18).

  1. Sur ces événements eschatologiques dûment prophétisés par l’Écriture, voir Menahem Macina, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Avignon, Éd. Docteur Angélique, 2009, 3ème Partie : « Résistance à l’apostasie ». § Désobéissance et révolte des nations, p. 250-259.
  2. On peut également lire : « atteint la prunelle de son œil ». Mais voir Dt 32, 10.
  3. Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V, 24, 4, édition critique par Adelin Rousseau, Louis Doutreleau, Charles Mercier, Tome II, Texte et traduction, Sources Chrétiennes, n° 153, Cerf, Paris, 1969, p. 307.
  4. J’ai amplement développé cette perspective funeste dans Menahem Macina, Les frères retrouvés, De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, Paris, Éd. de L’Œuvre, 2011, 3ème Partie : «Résistance à l’apostasie», p. 201-266.

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