23 La notion biblique de rétribution fait problème aux chrétiens

 

La vengeance divine [1]

On lit dans l’évangile de Luc :

Il vint à Nazareth, où il avait été élevé, entra, selon sa coutume, le jour du sabbat, dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture. On lui remit le Livre du prophète Isaïe, et déroulant le Livre, il trouva le passage où il était écrit : «L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de faveur du Seigneur». Il replia le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, tenaient les yeux fixés sur lui. Alors, il se mit à leur dire : «Aujourd’hui, s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture». (Lc 4, 16-21).

Pour de nombreux chrétiens et pour la majorité de leurs pasteurs, cet épisode «prouve» péremptoirement que, par la lecture sélective qu’il a faite de ce passage du prophète (Is 61, 1-2a), Jésus a voulu signifier la caducité de la conception vétérotestamentaire – surannée et barbare, estiment ses détracteurs – de la «vengeance de Dieu», qui figure, «malheureusement», dans le passage du rouleau d’Isaïe que Jésus lit publiquement. Les plus doctes d’entre eux font remarquer que ce n’est certainement pas un hasard s’il s’est arrêté à la proclamation d’«une année de faveur du Seigneur», omettant ainsi celle du «jour de vengeance», qui la suit immédiatement.

Quiconque lira dans son entièreté ce passage d’Isaïe[2] auquel se réfère Jésus, constatera que ce «Jour de vengeance» a des conséquences extraordinaires pour les juifs, àsavoir: «consoler tous les affligés», «prêter attention aux affligés de Sion» et leur donner un «diadème au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu». On leur prophétise qu’«ils rebâtiront les ruines antiques […] restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées». Mieux encore, on leur assure que «des étrangers […] paîtront [leurs] troupeaux» et que «des immigrants seront [leurs] laboureurs et vignerons». Les titres les plus glorieux leur sont prédits : «prêtres de L’Éternel […] ministres de notre Dieu». Plus surprenant (voire choquant, d’un point de vue moderne) on leur annonce qu’«ils se nourriront des richesses des nations, leur succéderont dans leur gloire». Le reste coule de source : «plus de honte, plus d’humiliation, mais des cris de joie seront leur part» ; ils auront «double héritage dans leur pays et joie éternelle». La restauration d’Israël aussi glorieusement prophétisée est ainsi justifiée : «L’Éternel aime le droit, il hait le vol et l’injustice», d’où l’on peut déduire que les juifs ont été victimes de ces exactions. D’où également la «récompense» finale : une «alliance éternelle», et la «célébrité de leur race et de leur descendance parmi les nations et au milieu des peuples», avec ce corollaire extraordinaire : «tous ceux qui les verront les reconnaîtront comme une race que L’Éternel a bénie».

C’est pourquoi, avec tout le respect dû au pape Benoît XVI et à sa fonction, force m’est de situer mon propos en me distanciant de celui qu’il a tenu, en tant que Cardinal, lors de la messe pour l’élection du Souverain Pontife, le 18 avril 2005, dans le commentaire suivant du passage d’Isaïe, afférent à la première lecture de la liturgie [3]:

La première lecture offre un portrait prophétique de la figure du Messie – un portrait qui prend toute sa signification à partir du moment où Jésus lit ce texte dans la synagogue de Nazareth, lorsqu’il dit: « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture » (Lc 4, 21). Au centre de ce texte prophétique, on trouve un mot qui, au moins à première vue, paraît contradictoire. Le Messie, en parlant de lui-même, dit qu’il a été envoyé « proclamer une année de grâce de la part de L’Éternel et un jour de vengeance pour notre Dieu » (Is 61, 2). Nous écoutons, avec joie, l’annonce de l’année de grâce: la miséricorde divine pose une limite au mal – nous a dit le Saint-Père. Jésus Christ est la miséricorde divine en personne: rencontrer le Christ signifie rencontrer la miséricorde de Dieu. Le mandat du Christ est devenu notre mandat à travers l’onction sacerdotale ; nous sommes appelés à promulguer – non seulement à travers nos paroles mais également notre vie, avec les signes efficaces des sacrements, «l’année de grâce du Seigneur». Mais que veut dire Isaïe lorsqu’il annonce un «jour de vengeance pour notre Dieu» ? Jésus, à Nazareth, lors de sa lecture du texte prophétique, n’a pas prononcé ces paroles – il a conclu en annonçant l’année de grâce. Peut-être cela a-t-il été le motif du scandale qui a eu lieu après sa prédication ? Nous ne le savons pas. Quoi qu’il en soit, le Seigneur a offert son commentaire authentique à ces paroles avec sa mort sur la croix: «Lui qui, sur le bois, a porté lui-même nos fautes dans son corps…», dit saint Pierre (1 P 2, 24). Et saint Paul écrit aux Galates: «Le Christ nous a rachetés de cette malédiction de la Loi, devenu lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque pend au gibet, afin qu’aux païens passe dans le Christ Jésus la bénédiction d’Abraham et que par la foi nous recevions l’Esprit de la promesse» (Ga 3, 13 s.). La miséricorde du Christ n’est pas une grâce à bon marché, elle ne suppose pas la banalisation du mal. Le Christ porte dans son corps et sur son âme tout le poids du mal, toute sa force destructrice. Il brûle et transforme le mal dans la souffrance, dans le feu de son amour qui souffre. Le jour de la vengeance et de l’année de grâce coïncide avec le mystère pascal, dans le Christ mort et ressuscité. Telle est la vengeance de Dieu : lui-même, en la personne du Fils, souffre pour nous. Plus nous sommes touchés par la miséricorde du Seigneur, plus nous devenons solidaires de sa souffrance – et plus nous sommes prêts à compléter dans notre chair «ce qu’il [sic] manque aux épreuves du Christ» (Col 1, 24). »

Quiconque connaît la grande science théologique de Joseph Ratzinger et son culte de l’Amour incommensurable de Dieu pour ses créatures, ne s’étonnera pas de sa répulsion instinctive pour l’idée même d’une vengeance divine. Toutefois, la «solution» qu’il y a apportée, dans son homélie précitée, sous la forme d’un transfert de cette vengeance de Dieu sur lui-même et sur son Fils, outre que, sauf erreur, elle n’a pas de précédent dans la Tradition ecclésiale, présente surtout le grave inconvénient d’affecter, ipso facto, le sens obvie de l’Écriture et l’intention de l’auteur sacré d’un coefficient de relativisme scripturaire qui n’est pas d’usage dans le christianisme. Il s’agit en effet d’une exégèse spirituelle, ou au moins accommodatice[4]. Le procédé est aussi légitime que traditionnel. Les Pères et les écrivains ecclésiastiques y ont eu recours à de multiples reprises, au fil des siècles. Pour l’Église et ses théologiens, il ne s’agit pas d’une interprétation au rabais et ils y attachent une très grande importance, voire une valeur contraignante, au nom de l’argument d’autorité.

On peut toutefois se demander si, faute de connaître suffisamment le dessein de Dieu, les mystères de sa Parole, le caractère irréversible des promesses des prophètes et l’incarnation de leur accomplissement eschatologique dans le peuple pour lequel et sur lequel elles ont été prononcées, celui qui, alors, n’était pas encore le successeur de Pierre, et qui l’est devenu depuis, n’a pas eu une réaction analogue à celle de l’apôtre que le Christ a mis à la tête de son Église (Mt 16, 22): «Jamais de la vie, Seigneur ! Qu’une telle chose [ici : te venger] ne t’arrive pas !». Incapable de faire cadrer cette dure notion avec sa conception passionnée et émerveillée de l’amour divin, le «bon et fidèle serviteur» qu’est Joseph Ratzinger n’en est-il pas venu, comme le reprochait Rabbi Yishmaël à Rabbi Éliezer, à dire à l’Écriture : «Tais-toi pour que moi je parle[5]» ? Certes, il l’a fait dans une bonne intention, tout comme Pierre jadis, mais il a parlé en homme (cf. Mt 16, 23) et non en intendant docile de la Parole divine, respectueux du mystère et de la portée ultime des prophéties, dont, pas plus que ses fidèles, il ne connaît les modalités d’accomplissement. Tout cela parce qu’il n’a – et c’est bien compréhensible – que ses lumières et ses connaissances de chrétien pour se mesurer au mystère redoutable des prophéties qui, contrairement à ce qu’il croit et prêche, ne concernent pas seulement le Christ, mais aussi, et parfois surtout, voire exclusivement, le peuple juif.

Il est frappant de constater que, depuis qu’il est devenu pape, Joseph Ratzinger est revenu publiquement sur cette thématique, à deux reprises : dans une encyclique et dans une audience générale :

Même si nous avons jusque-là parlé surtout de l’Ancien Testament, cependant, la profonde compénétration des deux Testaments comme unique Écriture de la foi chrétienne s’est déjà rendue visible. La véritable nouveauté du Nouveau Testament ne consiste pas en des idées nouvelles, mais dans la figure même du Christ, qui donne chair et sang aux concepts – un réalisme inouï […] Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale [] [6].
Dans le mystère du Crucifié « s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale » (voir «Deus caritas est », n. 2). La Croix du Christ, écrit au Ve siècle le Pape saint Léon le Grand, «est source de toutes les bénédictions, et cause de toutes les grâces» (Disc. 8 sur la Passion du Seigneur, 6-8; PL 54, 340-342)[7].

Quoi qu’il en soit de ces vues peu communes, il ne sera pas inutile de faire justice de l’opposition factice entre le règne de la justice et de la punition, réputé caractéristique de l’Ancien Testament, et celui du pardon et de l’amour, qui serait l’apanage du Nouveau. Il suffit pour cela d’évoquer quelques textes néotestamentaires qui se rapportent incontestablement à Jésus, considéré dans son rôle eschatologico-messianique, et qui ne présentent pas de lui – tant s’en faut – une image pastorale et idyllique.

– En Lc 19, 12, Jésus narre la parabole de

l’homme de haute naissance, qui se rendit dans un pays lointain pour recevoir la dignité royale et revenir ensuite.

Or, explique-t-il,

les concitoyens, qui le haïssaient, dépêchèrent, à sa suite, une ambassade chargée de dire: nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous !

Il est clair que, sous le voile transparent de la parabole, il s’agit de Jésus rejeté par les autorités juives et qui reviendra, lors de la Parousie, pour prendre possession de son Royaume. Or, le sort que leur réserve celui que les chrétiens dépeignent, à l’envi, comme la douceur même, est rien moins, au témoignage de Jésus lui-même (Lc 19, 27), que l’égorgement :

Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence.

Tout aussi effrayante est l’apparition du Seigneur eschatologique. En Ap 19, 11 s., le Verbe de Dieu, le Cavalier au «manteau trempé de sang» (v. 13), est annoncé comme devant «fouler dans la cuve le vin de l’ardente colère de Dieu» (Ap 19, 15) ; tandis que tous ses ennemis sont «exterminés par l’épée du Cavalier, qui sort de Sa bouche, et [que] tous les oiseaux se repaissent de leurs chairs» (Ap 19, 21).

Il convient d’ailleurs de rappeler que la notion de vengeance/rétribution punitive n’est pas l’apanage de l’Ancien Testament. En voici quelques attestations néotestamentaires :

– Dans l’évangile de Luc, la prise (eschatologique) de Jérusalem est définie par Jésus de la manière suivante :

Car ce seront des jours de vengeance, où devra s’accomplir tout ce qui a été écrit. (Lc 21, 22).

– Paul, pour sa part, n’hésite pas à dire, à propos de l’impudicité, que

le Seigneur tire vengeance de tout cela. (1 Th 4, 6).

– L’auteur de l’Épître aux Hébreux, lui, va jusqu’à mettre en exergue cet aspect terrible de Dieu, lorsqu’il écrit :

Nous connaissons, en effet, celui qui a dit [Dt 32, 35] : À moi la vengeance. C’est moi qui rétribuerai. (He 10, 30).

Et encore :

Le Seigneur jugera Son Peuple. Oh ! Chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant ! (He 10, 30-31).

– Enfin, l’Apocalypse parle clairement de la vengeance de Dieu :

Les âmes de ceux qui furent égorgés pour la Parole de Dieu et le témoignage de Dieu, crièrent d’une voix puissante : Jusques à quand, Maître saint et vrai, tarderas-tu à faire justice, à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ? (Ap 6, 9-10).

Et, lors du triomphe final, les élus chantent le Cantique de Moïse, et leur hymne se termine par ces mots :

Qui ne craindrait, Seigneur, et ne glorifierait Ton Nom ? Car tu es saint ; et tous les païens viendront se prosterner devant toi, parce que tu as fait éclater tes vengeances. (Ap 15, 4).

Portée apocatastatique de la citation tronquée d’Isaïe 61, 1 s. en Luc 4, 16 s.

Le terrain étant ainsi déblayé, tombe de soi l’argument selon lequel, dans sa prédication à Nazareth, Jésus se serait volontairement arrêté au milieu d’une phrase de la célèbre prophétie d’Isaïe, et ce, précisément, avant sa partie «vengeresse», qui ne serait pas compatible avec son enseignement. La seule demi-vérité de cette appréciation réside en ceci qu’effectivement, lorsque Jésus s’est appliqué cet oracle d’Isaïe 61, 1 s., le temps n’était pas encore venu de cet aspect «justicier» de sa mission. Ce dernier ne se manifestera que lors de l’avènement des temps messianiques, lorsque Dieu aura «pris en main son immense puissance pour établir son règne» (Ap 11, 17). D’ailleurs, si besoin est, la preuve en est administrée par le verset qui suit immédiatement ce passage de l’Apocalypse :

Les nations s’étaient mises en fureur, mais voici ta fureur à toi et le temps, pour les morts, d’être jugés, le temps de récompenser tes serviteurs, les prophètes, les saints et ceux qui craignent ton Nom, petits et grands, et de perdre ceux qui perdent la terre. (Ap 11, 18).

C’est là une claire allusion au Psaume 2, dont j’ai évoqué, à plusieurs reprises, ici et ailleurs, la perspective apocatastatique, réalisée en germe par Jésus, lors de sa Passion, tandis que son accomplissement «plérômatique» atteindra son apogée aux temps eschatologiques, sous la forme d’une montée générale des ennemis de Dieu «et de son Oint», contre le Peuple Saint et sa ville sainte de refuge, Jérusalem, jusqu’à ce qu’enfin Dieu intervienne, en personne, avec éclat et puissance, ce qui sera, à proprement parler, «le Jour de L’Éternel».

Je reviens maintenant au chapitre d’Isaïe, déjà évoqué, et plus précisément au passage auquel s’est limité Jésus dans sa lecture synagogale :

L’Éternel m’a donné l’onction, il m’a envoyé […] proclamer […] un jour de vengeance pour notre Dieu […] consoler tous les affligés, être attentif aux affligés de Sion […]. (Is 61, 1.2.3).

Si nous nous reportons au passage de l’Apocalypse cité ci-dessus (Ap 11, 18), nous constatons qu’à part l’absence de la mention de Sion et l’utilisation de termes identiques à ceux d’Isaïe, il s’agit de la même réalité. En effet, les prophètes nous annoncent à l’envi une coalition des nations contre Jérusalem. Zacharie 14 nous décrit la dévastation ultime de la Ville Sainte et l’intervention consécutive de Dieu. Il est donc clair que «le jour de la vengeance pour notre Dieu» dont il est parlé en Isaïe 61, 2, ne sera «proclamé» que lorsque ces événements eschatologiques seront aux portes. Ce qui explique, d’ailleurs, la mention – en contradiction apparente avec ces tragiques événements – de la «consolation de tous les affligés» (Is 61, 3). Le contexte précise qu’il s’agit des «affligés (en fait et littéralement, les endeuillés) de Sion» (Is 61, 3). La «vengeance» que Dieu «tire des nations qui n’ont pas obéi» (Mi 5, 14), constituera, pour le Peuple Saint, réfugié en Sion (cf. Abdias 17 ; Is 26, 1 ; Za 2, 9), une consolation d’autant plus grande, qu’elle apparaîtra comme inespérée, car le combat avait paru par trop inégal et perdu d’avance pour le Reste messianique assiégé dans Jérusalem par toutes les nations coalisées. C’est là, à proprement parler, le Salut dont parlent sans cesse les Écritures. Selon elles en effet, le Jour de l’Éternel sera suivi immédiatement du rétablissement total et définitif du Peuple de Dieu et de l’instauration du Royaume messianique, ainsi qu’il est écrit :

– Is 4, 2-5 : Ce jour-là, le germe de L’Éternel deviendra parure et gloire, le fruit de la terre deviendra fierté et ornement pour les survivants d’Israël. Le reste laissé à Sion, ce qui survit à Jérusalem sera appelé saint, tout ce qui est inscrit pour la vie à Jérusalem. Lorsque le Seigneur aura lavé la saleté des filles de Sion et purifié Jérusalem du sang répandu, au souffle du jugement et au souffle de l’incendie, L’Éternel créera partout, sur la montagne de Sion et sur ceux qui s’y assemblent, une nuée, le jour, et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, la nuit. Car, sur toute gloire, il y aura un dais et une hutte pour faire ombre, le jour, contre la chaleur, et servir de refuge et d’abri contre l’averse et la pluie.
– Ap 14, 1 : Puis voici que l’Agneau apparut à mes yeux; il se tenait sur le mont Sion, avec cent quarante-quatre milliers de gens portant, inscrits sur le front, son nom et le nom de son Père.
– Is 25, 6-10 : L’Éternel Sabaot prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vins sélectionnés. Il a détruit sur cette montagne le voile qui voilait tous les peuples et le tissu tendu sur toutes les nations ; il a fait disparaître la mort à jamais, le Seigneur, L’Éternel, a essuyé les pleurs sur tous les visages, il ôtera l’opprobre de son peuple sur toute la terre, car L’Éternel a parlé. Et on dira, en ce jour-là : Voyez, c’est notre Dieu, en lui nous espérions pour qu’il nous sauve; c’est L’Éternel, nous espérions en lui. Exultons, réjouissons-nous du salut qu’il nous a donné. Car la main de L’Éternel reposera sur cette montagne.
– Ap 7, 9-17 : Après quoi, voici qu’apparut à mes yeux une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue ; debout devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, des palmes à la main, ils crient d’une voix puissante : «Le salut à notre Dieu, qui siège sur le trône, ainsi qu’à l’Agneau !» Et tous les Anges en cercle autour du trône, des Vieillards et des quatre Vivants, se prosternèrent devant le trône, la face contre terre, pour adorer Dieu ; ils disaient : «Amen ! Louange, gloire, sagesse, action de grâces, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen !» L’un des Vieillards prit alors la parole et me dit : «Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d’où viennent-ils ?» Et moi de répondre : «Monseigneur, c’est toi qui le sais.» Il reprit : «Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve : ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son Temple ; et Celui qui siège sur le trône étendra sur eux sa tente. Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif ; jamais plus ils ne seront accablés ni par le soleil, ni par aucun vent brûlant. Car l’Agneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur et les conduira aux sources d’eaux vives. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux.»

En conclusion, il est permis de supposer que si Jésus a choisi de s’arrêter avant la proclamation du «Jour de vengeance», c’est que cette partie de sa mission n’était pas pour «ce monde» – au sens de cette époque du monde (aiôn), comme il le déclara à Pilate : «Mon royaume n’est pas de ce monde» (Jn 18, 36). En sa personne, il réalisait pleinement la mission pour laquelle il s’est incarné et a reçu l’onction: Proclamer une année de faveur de la part de L’Éternel. (Is 61, 2a) .

Ce temps de faveur, nous y sommes encore : c’est l’«aujourd’hui» de Dieu, dont parle l’auteur de l’Épître aux Hébreux (He 1, 5 ; 3, 7.13.15 ; 4, 7 ; 5, 5). Il s’agit de la «période de miséricorde», ouverte aux nations par le sacrifice de Jésus, «jusqu’à ce que soit complet» le nombre de ceux qui doivent «entrer» (cf. Rm 11, 25), tandis que les chrétiens doivent prendre garde à « ne pas être trouvés nus » (2 Co 5, 3), mais « veiller et prier en tout temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de se tenir debout devant le Fils de l’homme » (Lc 21, 36).

Quant à la seconde partie de la mission de Jésus, à savoir : la proclamation du Jour de la vengeance de Dieu et de la consolation de son Peuple (Is 61, 2b), nous savons qu’il ne l’a pas accomplie aux jours de sa chair. Reste que, selon son affirmation, toute l’Écriture s’accomplira, comme il est écrit :

Car je vous le dis, en vérité: avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi[8], que tout n’advienne. (Mt 5, 18).

Il en sera de même pour ce qui le concerne personnellement, comme il est écrit :

Prenant avec lui les Douze, il leur dit: « Voici que nous montons à Jérusalem et que tout ce qui a été écrit par les Prophètes pour le Fils de l’homme ira à son terme. » (Lc 18, 31).

 C’est donc que sera proclamé, au temps connu de Dieu seul, un accomplissement final de la seconde partie de cet oracle d’Isaïe.

En écrivant cela, je ne fais qu’appliquer à ce texte le sens apocatastatique, dont j’ai abondamment traité dans mes écrits. Je me garde bien, toutefois, de «hâter la fin», selon l’expression rabbinique – comme le feront ceux que le Livre de Daniel appelle «les violents» (Dn 11, 14) –, ou de parler au nom de Dieu, sans avoir été envoyé (cf. Jr 14, 14), ou encore de chercher curieusement à découvrir la «date de ce jour» que Dieu seul connaît (cf. Mt 24, 36), car, ainsi que l’a dit le Christ : «Il ne nous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule autorité» (Ac 1, 7).


  1. Le terme «vengeance» fait problème à nos mentalités modernes, car nous concevons cette notion comme indigne de Dieu. En hébreu, elle est rendue majoritairement par le verbe naqam et le substantif neqamah, qui connotent la «vengeance», mais aussi la «rétribution punitive», le châtiment. Le grec de la Septante rend plusieurs fois ces termes par le verbe ekdikeô et le substantif ekdikèsis, qui ont le sens de «faire ou de rendre justice», «émettre un jugement de condamnation». C’est le cas en Lc 18, 3.7), où Jésus propose l’apologue de la veuve qui harcèle un juge inique pour qu’il lui «rende justice» contre son adversaire.
  2. Pour mémoire, voici le texte intégral : «L'esprit du Seigneur L’Éternel est sur moi, car L’Éternel m'a donné l'onction ; il m'a envoyé porter la nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part de L’Éternel, et un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés, pour faire attention aux affligés de Sion pour leur donner un diadème au lieu de cendre, de l'huile de joie au lieu d'un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d'un esprit abattu ; et on les appellera térébinthes de justice, plantation de L’Éternel pour se glorifier. Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les restes désolés d'autrefois; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées. Des étrangers se présenteront pour paître vos troupeaux, des immigrants seront vos laboureurs et vos vignerons. Mais vous, vous serez appelés prêtres de L’Éternel, on vous nommera ministres de notre Dieu. Vous vous nourrirez des richesses des nations, vous leur succéderez dans leur gloire. Au lieu de votre honte, vous aurez double part; au lieu de l'humiliation, les cris de joie seront leur part; aussi recevront-ils double héritage dans leur pays et auront-ils une joie éternelle. Car moi, L’Éternel, qui aime le droit, qui hais le vol et l'injustice, je leur donnerai fidèlement leur récompense et je conclurai avec eux une alliance éternelle. Leur race sera célèbre parmi les nations, et leur descendance au milieu des peuples; tous ceux qui les verront les reconnaîtront comme une race que L’Éternel a bénie.» (Is 61, 1-9).
  3. En ligne sur le site du Vatican.
  4. Voir les témoignages cités dans l’article que j’ai consacré au terme technique «accommodatice».
  5. Cf. Sifra, Parashat Tazria, par. 5, ch. 13, § 5. Yishmaël reprochait à Éliézer ses exégèses allégoriques, dont il estimait qu'elles faisaient de l'ombre au sens littéral (obvie) du texte scripturaire. Éliézer rétorqua alors: «Yishmaël, tu es un palmier de montagne», signifiant par là qu'à l'instar de cet arbre qui, dans des conditions aussi défavorables, a peu de feuilles et encore moins de fruits, l'interprétation scripturaire de Rabbi Yishmaël est pauvre, peu nourrissante et sans saveur.
  6. Lettre Encyclique «Deus Caritas est», du 25 décembre 2005.
  7. Audience générale du mercredi 12 avril 2006, pour le Triduum pascal.
  8. C’est-à-dire les Écritures. Témoins ces passages du Nouveau Testament qui parlent de Loi en citant des passages des Prophètes et d’Isaïe : Jn 10, 34 ; 15, 25 ; 1 Co 14, 21.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *