24 La souveraineté des juifs sur leur terre, contestée par les nations

Au lendemain de la Shoah et durant les deux décennies subséquentes, les juifs avaient plutôt bonne presse. Il était mal vu de professer clairement des vues antijuives. C’est que la destruction des juifs d’Europe était encore présente dans la mémoire collective, avec la honte qui s’y attachait, même si beaucoup aspiraient à se débarrasser de cette «tunique de Nessus»[1]. Le lent mais inexorable délitement de ce consensus tacite a amené à la situation actuelle où l’antisionisme a pris le relais de l’antisémitisme déclaré. L’État d’Israël tient aujourd’hui la place du juif honni de tous. Le phénomène a été sérieusement traité par quelques auteurs, parmi lesquels se détache nettement, pour la qualité de ses travaux, le sociologue Pierre-André Taguieff[2]. Je ne saurais mieux résumer l’état de la question qu’en citant un passage de l’introduction d’un récent ouvrage de cet auteur[3]:

Il suffit de jeter un bref regard sur la longue histoire des judéophobies pour se convaincre d’un paradoxe tragique : d’une façon récurrente, les Juifs sont rejetés, successivement ou simultanément, soit parce qu’ils sont dispersés et à ce titre accusés d’être « apatrides », « internationalistes » ou « cosmopolites », donc voués au « nomadisme », soit parce qu’ils sont rassemblés, ce qui leur vaut d’être accusés de séparatisme, d’exclusivisme, de nationalisme ou de racisme. Les Juifs sont ainsi soumis à une injonction paradoxale : ils sont mis en demeure de cesser de «s’infiltrer» dans toutes les nations comme un « corps étranger », en même temps qu’ils sont exhortés à cesser de se comporter en peuple souverain dans le cadre d’un État-nation. Ils sont enfermés dans une double contrainte (double bind) : on leur reproche à la fois d’être trop nomadiques et trop identitaires, trop universalistes et trop communautaires. À cela s’ajoute un double grief mis en évidence naguère par Vladimir Jankélévitch[4] : «Les Israéliens ont tort d’être victorieux, mais les Juifs ont tort d’avoir été malheureux»[5]. Les premiers doivent expier le péché de survivre dans un État-nation qui se défend contre ses ennemis, les seconds doivent cesser de revenir sur un passé de persécutions et de souffrances qui a le démérite de leur être propre. Ils doivent cesser de se référer à la Shoah sous peine d’être dénoncés avec indignation comme les tenants d’une «industrie de l’Holocauste», ou d’un «Shoah-business» qui servirait à «justifier la politique criminelle de l’État d’Israël»[6]. C’est «le peuple palestinien» qui, dans l’idéologie médiatique d’orientation compassionnelle, monopolise la souffrance digne de faire l’objet d’une indignation légitime. Qu’ils soient diasporiques ou sionistes, les Juifs sont ainsi condamnés.

À quoi il convient d’ajouter cet autre extrait du même ouvrage, dans lequel P.-A. Taguieff résume le but de son livre[7] :

La réponse du type «Disparaissez !» à la «question juive», telle est la conclusion logique de la longue histoire des haines antijuives, de cette «agitation qui, successivement antimosaïque, antijuive, antisémite et antisioniste, dure depuis plus de trois millénaires»[8]. C’est à l’analyse de la dernière étape de cette histoire non linéaire qu’est consacré le présent essai. La «solution» de la nouvelle «question juive» qu’est la «question sioniste» s’inscrit dans la tradition antijuive : elle consiste à dire aux Israéliens qu’ils doivent cesser d’exister, et à convaincre toutes les nations qu’Israël n’a pas le droit à l’existence.

Le terreau théologique de l’hostilité à l’égard d’Israël

Il n’y a pas lieu d’être surpris que des citoyens des nations, qui n’ont pas la foi chrétienne ou n’ont plus de chrétien que le nom, dénigrent l’État d’Israël. L’opinion publique, soumise à tous les vents de la subversion intellectuelle, politique et même religieuse, n’est pas prémunie contre cette perversion de la justice internationale et des Droits de l’homme, qu’est l’antisionisme. Les chrétiens devraient l’être, eux, si du moins ils connaissaient leur héritage biblique et s’ils recherchaient réellement la vérité. La situation est tellement grave que si, par hypothèse, un juif s’adressait au chrétien d’aujourd’hui pour se plaindre du traitement diffamatoire dont est victime son peuple par État d’Israël interposé, il pourrait le faire dans les termes du Psalmiste :

Si encore un ennemi m’insultait, je pourrais le supporter; si contre moi s’élevait mon rival, je pourrais me dérober. Mais toi, un homme de mon rang, mon ami, mon intime, à qui m’unissait une douce intimité dans la maison de Dieu ! (Ps 55, 13-15a).

On peut se demander comment les choses en sont venues à ce point. Bien qu’ils s’en défendent bec et ongles, c’est sur le terreau d’un antijudaïsme théologique que s’est développée l’hostilité des détracteurs chrétiens d’Israël. Cet aspect «incarnationnel» de la lente restauration du peuple juif, après la pire saignée de son histoire, n’est pas encore intégré dans la pensée chrétienne. Pire, la persistance inattendue de la foi juive elle-même – qui a subsisté, inchangée et inassimilable, face à l’imposant édifice de l’Église – lui pose un problème insoluble qu’elle tente d’expliquer d’une manière qui, jusqu’ici, n’a pas convaincu. Comparant malicieusement l’embarras d’un haut dignitaire de l’Église catholique à celui du célèbre Augustin qui, alors qu’il s’efforçait présomptueusement de comprendre le mystère de la Trinité, avait eu la vision d’un enfant affairé à faire entrer la mer dans un petit bassin creusé par lui sur la plage, j’écrivais dans mon premier livre consacré à la thématique judéo-chrétienne[9] :

Telle est, mutatis mutandis, la mésaventure qui est advenue au Cardinal Ratzinger au cours d’une conférence donnée en 1994, dans laquelle il s’efforçait d’exposer en termes rationnels le dilemme auquel il était (et est sans doute toujours) confronté en tant que chrétien, lorsqu’il tente, comme Augustin, de faire entrer la «mer» de l’opposition doctrinale irréductible entre la foi juive et la foi chrétienne dans le «bassin» limité de la théologie chrétienne.

Je déplorais alors le caractère décevant des longues analyses du Cardinal, qui se basaient exclusivement sur le Catéchisme de l’Église Catholique[10] :

Outre la relative difficulté de l’exposé, il va sans dire que le juif aura bien du mal à reconnaître sa foi dans les cinq grandes pages énumérant, au fil de ce que l’on peut bien appeler une «catéchèse doctrinale», une longue théorie d’arguments entièrement catholiques et presque exclusivement christologiques, qu’il serait trop long de rapporter ici. Hormis quelques points positifs déjà connus […] la conférence tourne court sans que soit apporté même un début de réponse aux graves questions soulevées. Tout l’exposé a consisté en un résumé de la doctrine du Catéchisme. Le cardinal en convient d’ailleurs lui-même : «La présentation de la doctrine du Catéchisme […] a pris plus de temps que je le prévoyais. Je ne puis donc tirer de conclusions détaillées quant à la mission des juifs et des chrétiens dans le monde moderne sécularisé. Je pense néanmoins que cette tâche fondamentale est devenue, dans une certaine mesure, plus claire, sans qu’il me soit besoin de l’aborder directement. Juifs et chrétiens doivent s’accepter les uns les autres dans leur mutuelle réconciliation, sans dédaigner ou renier leur foi, mais à partir de la profondeur même de cette foi. Dans leur mutuelle réconciliation, ils doivent devenir une force pour la paix, dans et pour le monde. En témoignant du Dieu unique, qui ne peut être adoré que dans l’unité de l’amour de Dieu et du prochain, ils doivent ouvrir la porte sur le monde pour ce Dieu, afin que sa volonté soit faite, sur la terre comme au ciel, “afin que son règne vienne”.»

Ce qui m’inspirait ce commentaire :

Paroles édifiantes, certes. Mais sans prise sur la réalité, car dépourvues de la moindre ébauche de réponse aux grandes et vraies questions émises d’entrée de jeu et qui eussent mérité mieux que cette conclusion, aussi parénétique que hâtive.

Encore ne s’agissait-il pas de propos hostiles, contrairement à ceux que je vais rapporter à présent.

– Dans un sermon de Carême de 1965 – l’année même de l’achèvement du Concile Vatican II –, le Pape Paul VI émettait quelques remarques inquiétantes. Interprétant le texte évangélique du jour (Jn 8, 46-59), il le décrivait comme

 […] un grave et triste jour qui relate le conflit entre Jésus et le peuple juif. Cette nation, choisie pour recevoir le Messie qu’elle attendait depuis des milliers d’années […] non seulement ne l’a pas reconnu, au moment voulu, dans le Christ qui vint, parla et se révéla lui-même, mais l’a même combattu, calomnié et insulté, et finalement tué[11].

– En janvier 1984, le R.-P. Albert-Marie Denis, dominicain, alors professeur à l’Université Catholique de Louvain, réagissait à un article portant sur l’antijudaïsme du Nouveau Testament, écrit par un savant américain. Dans une lettre qu’il adressait à ce dernier pour exprimer son désaccord, il accusait les juifs d’être responsables du «Decretum Neronianum[12]» (68 de notre ère), qui, selon lui, livrait les chrétiens à la mort, du chef de religio illicita. Puis, après avoir flétri l’anathème de Gamaliel II contre les hérétiques[13], dont il affirmait qu’il avait pour conséquence de «confisquer les droits religieux» des chrétiens après avoir «confisqué leurs droits civiques», ce censeur poursuivait en ces termes[14] :

Le rabbinisme […] a conservé cette attitude religieuse tout au long de l’histoire, continuant de s’approprier l’héritage du judaïsme et déniant aux chrétiens tout droit à s’affirmer dans la ligne de la Bible. En outre, il n’y a rien de sacré chez les chrétiens qu’il ne traite avec une dérision méprisante et, pour les chrétiens, blasphématoire, en transformant tout texte sacré par des paroles outrageantes : l’Eucharistie, la croix, et même la mère de Jésus, qu’ils appellent la «mère du bâtard», une courtisane de bordel pour militaires. Les juifs ne comprennent donc pas ce que représente pour les chrétiens la Sainte Vierge Marie […]. Ils n’y croient pas, soit, mais ils insultent notre mère. Et il ne s’agit pas de propos venus du petit peuple mais de l’intelligentsia juive, les maîtres à penser du judaïsme, Docteurs de la loi. Les Pères de l’Église, que votre enquête met souvent en cause, avaient devant eux, il ne faut pas l’oublier, ces juifs-là, et si ces débordements n’étaient sans doute pas connus du grand public, ils caractérisaient l’attitude des juifs, et ne pouvaient que se manifester dans leur conduite.

On s’étonne d’autant plus de l’assurance de l’auteur, qu’après avoir lui-même admis que «l’origine» de la mesure impériale «n’est pas connue», il n’en affirme pas moins péremptoirement, dans le document évoqué plus haut :

Elle ne peut se trouver chez les Romains, qui ne s’intéressaient pas à ces subtilités, et pas plus chez les chrétiens […] Le decretum neronianum ne peut venir que des Juifs, du moins de certains juifs, qui ont voulu retirer aux Chrétiens le bénéfice de la religio licita. Mais ce faisant, ils les livraient au bourreau […].

– Trois ans après la clôture du Concile Vatican II, un savant bibliste dominicain écrivait ces lignes stupéfiantes, dans un maître ouvrage qui figure encore dans maintes bibliothèques de Facultés de théologie et de séminaires :

Israël […] s’est dérobé devant la mission universelle qui était la sienne, pour s’attacher aux privilèges de son passé comme à des prérogatives permanentes. Cette résistance au plan de Dieu s’est maintenue durant les siècles jusqu’à notre temps. […] Sur le plan de l’histoire du salut, le peuple juif comme tel a commis une faute spéciale, correspondant à sa mission spécifique, que le Nouveau Testament enseigne clairement et que la théologie chrétienne ne peut méconnaître. Cette faute peut se comparer, d’une certaine manière, au péché originel : sans engager la responsabilité de chaque descendant, elle le fait hériter de la banqueroute ancestrale. Tout Juif pâtit de la ruine qu’a subie son peuple, lorsqu’il s’est refusé au moment décisif de son histoire. […] les Juifs d’aujourd’hui ne sont pas eux-mêmes coupables du refus opposé par leurs ancêtres au tournant décisif de leur mission ; mais ils héritent de cette faillite qui a compromis leur mission universelle. Ils reçoivent de leurs pères un système religieux qui n’est plus pleinement conforme au plan de Dieu. […] L’Église chrétienne ne peut pas reconnaître en lui une Église également valable selon le dessein de Dieu. Elle ne peut pas accorder au peuple juif d’être encore le peuple élu, car elle a conscience de posséder désormais cette élection. L’Église du Christ se sait le véritable Israël et ne peut reconnaître ce titre à l’Israël infidèle qui n’a pas voulu du Messie Jésus[15].

– Dans un livre provocateur publié en 1992, le théologien catholique André Paul pouvait, sans déclencher un scandale, parler d’un messianisme juif «à caractère impérialiste», et accuser le judaïsme d’entretenir un esprit de «revanche» et de «projeter dans l’écrit l’image du retour et du retournement total des choses, le juif vaincu devenant, dans ce tableau, le vainqueur et le maître exclusifs[16]

– Une bible catholique à grand tirage, publiée en 1994 et dûment munie de l’imprimatur, affirmait, entre autres commentaires à caractère nettement anti-judaïque, voire antisémite :

Les Juifs […] ont su faire en sorte qu’on les tolère, bien que leur religion condamne toutes les autres. » (Commentaire d’Ac 18, 13) […]. Nous avons rappelé que la certitude d’être les fidèles du Dieu unique amène tout naturellement à être insupportables vis-à-vis des autres (sur Esther 10). Les juifs ont donc souffert de la part des chrétiens du même fanatisme qu’ils portaient eux-mêmes [sic]. (Commentaire de Rm 11, 25)[17].

– En janvier 1995, un ecclésiastique occupant une fonction importante au sein d’une Commission romaine pour les relations judéo-chrétiennes, donnait, à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Lille, une conférence sur l’état de ces relations. On retiendra ce résumé d’un passage de son exposé accréditant l’idée d’un enseignement juif antichrétien :

Certes, les attitudes chrétiennes envers les juifs sont encore loin d’être parfaites, mais beaucoup a déjà été fait. Je pense en particulier à Nostra Aetate et, avant cela, à l’enseignement du pape Pie XI : «Spirituellement nous sommes tous des sémites !». Et puis, tout de même […] les choses ont bien changé par rapport au passé. Les manuels ont été expurgés des vieux clichés anti-judaïques. On peut même dire que l’Église est allée au-delà de ce qu’exigeait la stricte justice. On ne compte plus les déclarations, les pas en avant en direction des juifs. Mais, face à tout cela, je le demande, quelle a été la contrepartie juive ? Alors que nous, nous étudions le judaïsme, que nous multiplions les initiatives de dialogue, que font les juifs ? Enseignent-ils le christianisme ? S’y intéressent-ils seulement ? – Non. Ils ne cherchent même pas à connaître le contenu de notre foi ! Mais il y a plus dommageable encore. Non seulement les rabbins ne s’intéressent pas au christianisme, mais même ils le dénigrent encore à longueur de temps, en particulier dans leurs yeshivot. D’ailleurs, leur Talmud contient des passages très hostiles à la foi chrétienne et même des insultes envers les personnages les plus augustes de notre religion[18].

– Dans le courant du mois de mai 1995, en réaction à un article paru dans un organe de presse d’une université catholique belge, qui rendait compte de l’action que je menais contre la Bible des Communautés Chrétiennes, évoquée plus haut, un lecteur catholique adressait à la rédaction la lettre suivante :

Ayant lu attentivement l’article sous rubrique, je crois que les amis catholiques de M. Macina feraient bien de scruter attentivement le Talmud, ce monument de la culture juive, avec plus de zèle qu’ils ne mettent à dépouiller la «Bible des Communautés Chrétiennes». Une plongée exploratoire dans cet «Océan de sagesse» consternera plus d’une âme adonnée au dialogue judéo-chrétien. Elle découvrirait, cette âme, comme vous allez le faire, je n’en doute pas, le summum de l’orgueil, du mépris, de la haine et du racisme dépassant de loin le pâle «Mein Kampf» de Monsieur Hitler. Or, notre docteur en Israël, je parle de Monsieur Macina, connaît le Talmud, et n’a pas l’air de s’émouvoir lorsqu’il y lit, entre autres insanités, que la Vierge Marie est une pute et que le Christ est un imposteur qui commettait la bestialité avec son âne. Ce qui m’oblige à dire que ce donneur de leçons, pire : cet inquisiteur, est un des scribes et pharisiens hypocrites que Jésus apostrophait il y a deux mille ans. Parce qu’il sait fort bien que cet enseignement scandaleux est dispensé dans toutes les Yeshivot et les cours de Talmud Tora. La paille et la poutre quoi ! Je ne doute pas un instant que vous-mêmes et de nombreuses associations vigilantes comme la LICRA, le MRAP, la Ligue des droits de l’homme, conjuguerez vos efforts pour alerter les corps constitués et les médias afin d’attraire en justice les rabbins et autres sages qui enseignent pareilles insanités racistes à longueur d’année. Quant à l’inquisiteur Macina, la plus élémentaire mesure d’hygiène consisterait à vous passer de ses «services». À moins, bien sûr, que certains citoyens ne soient plus égaux que d’autres. À moins, encore, que les autorités rabbiniques n’aient solennellement abjuré pareilles monstruosités. Où et quand ?[19].

– Autre réaction d’un lecteur, certes moins diffamatoire que la précédente, plus subtile aussi dans la forme, mais de même esprit quant au fond :

Je suis un fervent partisan de l’œcuménisme et il faut dès lors avant tout voir ce qui nous réunit plutôt que ce qui nous sépare. Dans cette optique, la Bible des Communautés chrétiennes est une profonde maladresse. J’apprécie par contre que la notion de peuple déicide n’apparaisse plus dans l’Office du Jeudi Saint, mais ceci m’amène à vous demander si cette évolution chrétienne a trouvé un écho. En d’autres termes, les autorités juives ont-elles fait une déclaration solennelle exprimant le regret que les grands prêtres aient, il y a 2000 ans, demandé la crucifixion du Christ ? J’ose espérer que, pour ces autorités, Jésus-Christ, s’il n’est pas à leurs yeux le Messie, fut pour le moins un prophète qui, ayant enseigné l’Amour, ne méritait pas la mort. Si une telle déclaration existe, je serai le premier à m’en réjouir et je souhaite en recevoir le texte et en connaître les références[20].

– Enfin, pour clore cette brève anthologie chrétienne blasphématoire, je crois utile de citer l’une des expressions théologiennes catholiques les plus insupportables de ce qu’on peut appeler la «criminalisation de la victime», due au théologien catholique André Paul, déjà évoqué. Son but, à peine dissimulé, est de présenter la Shoah comme le châtiment du «déicide» :

Mais l’histoire est toujours là ; elle ne désarme pas, et même elle riposte. C’est pourquoi le sang lié à la mort en tant que ponctuant l’histoire et non à l’origine, tient-il [sic] de fait une si grande place dans ce qui demeure, envers et contre tout, l’histoire des juifs. Cette histoire est d’une façon récurrente celle du sang versé […] Je n’ai pas peur de dire qu’il est dans le destin des juifs de tuer ou d’être tués, c’est-à-dire soit de répandre sur la terre leur propre sang soit d’y faire couler celui des autres. Ceci se vérifie depuis la Conquête de la Terre Promise par Josué jusqu’à nos jours […] Or, j‘ai bien montré que, même pendant cette période apolitique et désarmée dite d’Exil, la volonté plus ou moins consciente, déclarée avec violence par moments, d’une reconquête des prérogatives politiques d’Israël, ne s’était jamais éteinte […] Et, dans la logique même de la démarche juive dont le propre est de procéder en fonction d’une référence originaire [sic] généralisée, je reprendrai ici l’un des récits mythiques les plus pathétiques des premières pages de la Bible, à savoir l’histoire de Caïn et d’Abel […] C’est bien là le « programme » de l’homme juif et de la nation juive […] Il entre en effet dans la définition du juif d’être tantôt Caïn, qui fait couler le sang d’autrui, et tantôt Abel, la victime qui verse son propre sang. Mais je soulignerai combien la figure qui guide historiquement et irrésistiblement le juif, celle qui signifie et annonce la riposte nécessaire de l’histoire, c’est bien celle de Caïn[21].

  1. Voir le livre-choc de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, Grasse, 2003. Voir également la critique acérée de Michel Volle, qui résume les thèses de Milner en ces termes : «Hitler a incarné l’Europe ; la culture et l’industrie européennes ont abouti au Zyklon B ; l’élimination des Juifs reste la priorité de l’Europe, même et surtout si celle-ci prétend le contraire.»
  2. Voir, entre autres : P.A. Taguieff, La nouvelle judéophobie, Mille et une Nuits, Paris, 2002 ; La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, PUF, Paris, 2010 ; et le récent Israël et la question juive, Les Provinciales, Paris, 2011.
  3. Israël et la question juive, Op. cit., p. 9-10.
  4. À ce propos, je crois utile de rappeler cette autre citation de Jankélévitch : «L’ "antisionisme” est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission, et même le droit, et même le devoir d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. II ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort…», L’imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et dans la dignité, éditions du Seuil, 1986, p. 18-19.
  5. Jankélévitch, L’imprescriptible, op. cit., p. 78.
  6. «Voir Norman G. Finkelstein, L’Industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs (2000) […]», extrait de la note 2 de Israël et la question juive, Op. cit., p. 10.
  7. Israël et la question juive, Op. cit., extrait du chapitre intitulé «L’ancienne “question juive” et la première entreprise de déjudaïsation», p. 26.
  8. Léon Poliakov, «En guise de conclusion», in L. Poliakov (dir.), Histoire de l’antisémitisme 1945-1993, Le Seuil, Paris, 1994, p. 406.
  9. Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit., p. 141 s.
  10. Ibid., p. 329.
  11. Rapporté par John F. Morley, «The Roots of Anti-Judaism in the Christian Context: Modern Times», in Radici dell’Antigiudaismo in Ambiente Cristiano. Colloquio Intra-Ecclesiale. Atti del Simposio teologico-storico. Città del Vaticano, 30 ottobre - 1 novembre 1997. L’auteur cite John M. Oesterreicher, «Declaration on the Relashionship of the Church to Non-Christian Religions», Commentary on the Documents of Vatican II, vol. III, Herder and Herder, New York, 1969, p. 114.
  12. Il s‘agit, en fait, de l’Institutum Neronianum, auquel faisait allusion Tertullien. Voir à ce propos, C. Saumagne, «Tertullien et l’Institutum Neronianum», Theologische Zeitschrift, n° 17, Bâle 1961, pp 334-336. L’opinion des historiens est partagée sur le fait de savoir s’il s’agit vraiment d’une loi, ou si le terme ne «désigne» pas plutôt «une coutume, un usage introduit par Néron» (cf. M. Simon, A. Benoît, Le judaïsme et le christianisme antique, Paris 1968, p. 129).
  13. Ce qu’on appelle couramment la Birkat haMinim. C’est la douzième bénédiction de la Amidah des jours de la semaine. D’après le Talmud (Berakhot, 28b), elle a été composée par Gamaliel II et visait les Sadducéens. Mais plusieurs la font remonter à l’époque maccabéenne. Après la destruction du Second Temple, elle fut modifiée pour viser les délateurs juifs (meshoumadim), ainsi que les différents courants hérétiques y compris les judéo-chrétiens. Par la suite, elle fut encore corrigée pour s’adapter à de nouvelles circonstances, son vocabulaire s’adoucit et se fit plus général, visant les hérétiques. Ce qui n’empêcha pas les autorités de l’Église, dans le passé, d’y voir une malédiction permanente prononcée d’âge en âge contre les chrétiens. Cette perception, on le voit, est encore celle de chrétiens et d’ecclésiastiques de notre époque.
  14. Je détiens une des nombreuses copies du courrier dactylographié du 8 janvier 1994, adressé au savant américain avec lequel il polémiquait, que le religieux lui-même communiquait alors volontiers à ses collègues, ou à des journalistes qu’il voulait convaincre du danger que représentait, selon lui, pour l’intégrité de la foi chrétienne, ce qu’il considérait comme un philosémitisme de mauvais aloi.
  15. Pierre Benoît, Exégèse et Théologie, vol. III, Cerf, Paris, 1968, p. 420, 438.
  16. André Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris 1992, p. 172, 173.
  17. La Bible des Communautés chrétiennes, Médiaspaul, Paris 1995, p. 268 et 309 du Commentaire du Nouveau Testament.
  18. Résumé de mes notes prises sur place, lors de la causerie à laquelle j’assistais, en tant que membre du personnel enseignant de cette université, à l’époque.
  19. Texte cité par B. Deprez, « "La Bible, l’Enfer", les bonnes intentions», La Quinzaine universitaire, n° 53, Université Catholique de Louvain (Belgique), 15 mai 1995, p. 3 ; il s’agit de la Bible des Communautés Chrétiennes, Op. cit.
  20. P. Dutron, «Une profonde maladresse», billet paru dans la Libre Belgique, Bruxelles, 7 juillet 1995.
  21. A. Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Op. cit., p. 196-197.

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