10 La substitution dans la patristique, la liturgie et des documents-clé de l’Église

Pour mémoire[1], la thèse chrétienne de la substitution pose que, suite au refus juif de croire à la messianité et à la divinité du Christ, l’Église a supplanté la Synagogue. La paternité de cette conception est généralement attribuée à Saint Paul, sur base d’une lecture « orientée » de Ga 6, 16, dans laquelle l’Apôtre parle de « l’Israël de Dieu », expression que la quasi-totalité du clergé et des fidèles considèrent comme désignant les chrétiens, au point que le Lectionnaire catholique s’arroge le droit de lui donner, par l’adjonction d’un adjectif discriminant, le sens substitutionniste de « véritable Israël de Dieu »[2]. Le premier écrivain ecclésiastique à avoir émis cette conception semble être le philosophe païen converti, Justin (103-165), qui écrivait :

[…] la race israélite véritable, spirituelle, celle de Juda, de Jacob, d’Isaac et d’Abraham […], c’est nous qui, par ce Christ crucifié, avons été conduits à Dieu [3] […]

Quel qu’en soit le mode d’expression, la connotation de substitution – qui n’apparaît pas dans le texte de Paul – est manifeste chez les Pères et dans la tradition ecclésiale subséquente. Dès les premiers siècles de notre ère et par la suite, la certitude qu’a toujours eue la chrétienté d’être l’héritière de la vocation initialement confiée aux juifs, l’a conduite à lire l’Ancien Testament comme préfigurant exclusivement le Christ et l’Église – cette dernière étant considérée comme le nouveau peuple de Dieu, ainsi que je l’ai souligné ici à plusieurs reprises. Cet a priori a littéralement inhibé la perception chrétienne des perspectives eschatologiques que recèle l’Écriture, ainsi que le rôle messianique du peuple juif qui y est prophétisé.

On se fût attendu à un changement, au moins sémantique, suite au Concile Vatican II, réputé avoir tourné la page de la théorie de la substitution. Ce n’est pourtant pas le cas, comme l’attestent deux textes conciliaires:

– La constitution Lumen Gentium énonce clairement, dans le droit fil d’une tradition multiséculaire, la certitude qu’a l’Église de constituer le « nouveau peuple de Dieu » :

Cette alliance nouvelle, le Christ l’a instituée : c’est la Nouvelle Alliance dans son sang (cf. 1 Co 11, 25), il appelle la foule des hommes de parmi les Juifs et de parmi les Gentils, pour former un tout selon la chair mais dans l’Esprit et devenir le nouveau Peuple de Dieu. Ceux, en effet, qui croient au Christ, qui sont « re-nés » non d’un germe corruptible mais du germe incorruptible qui est la parole du Dieu vivant (cf. 1 P 1, 23), non de la chair, mais de l’eau et de l’Esprit Saint (cf. Jn 3, 5-6), ceux-là constituent finalement « une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis, ceux qui autrefois n’étaient pas un peuple étant maintenant le Peuple de Dieu » (cf. 1 P 2, 9-10) [4].

– C’est également le cas du chapitre 4 de la Déclaration Nostra Aetate, consacré à définir la nature du lien entre l’Église et le peuple juif, et dans lequel on peut lire :

S’il est vrai que l’Église est le nouveau Peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ [5]. »

– Il en va de même du Catéchisme de l’Église Catholique, qui, dans un chapitre intitulé « L’Église et les non-chrétiens », énonce ceci :

Par ailleurs, lorsque l’on considère l’avenir, le Peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance et le nouveau Peuple de Dieu tendent vers des buts analogues : l’attente de la venue (ou du retour) du Messie. Mais l’attente est, d’un côté, du retour du Messie, mort et ressuscité, reconnu comme Seigneur et Fils de Dieu, de l’autre, de la venue du Messie, dont les traits restent voilés, à la fin des temps, attente accompagnée du drame de l’ignorance ou de la méconnaissance du Christ Jésus [6].

Signalons enfin une locution étrange – le peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance – qui figure dans un document catholique de 1985, intitulé « Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme» ; elle n’a pas, sauf erreur, de précédent ni d’équivalent. Mais le contexte indique clairement, semble-t-il, qu’il s’agit d’une juxtaposition-fusion des deux formules : «peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance» et «Peuple de Dieu de la nouvelle Alliance», et que l’on a donc affaire à la même théorie de la substitution :

En […] soulignant la dimension eschatologique du christianisme, on arrivera à une plus grande conscience que, lorsqu’il considère l’avenir, le peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance tend vers des buts analogues: la venue ou le retour du Messie — même si c’est à partir de deux points de vue différents. Et on se rendra compte plus clairement que la personne du Messie à propos de laquelle le peuple de Dieu est divisé, est aussi un point de convergence pour lui […]. On peut dire ainsi que juifs et chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable, fondée sur une même promesse, faite à Abraham (cf. Gen 12, 1-3; Hébr 6, 13-18) [7].

Exemple de confusion grave engendrée par cette mentalité substitutionniste

Le paragraphe 674 du Catéchisme, cité plus haut, s’achève sur ces considérations, plus homilétiques que théologiques :

L’entrée de la plénitude des juifs (cf. Rm 11, 12) dans le salut messianique, à la suite de la plénitude des païens (cf. Rm 11, 25 ; Lc 21, 24) donnera au Peuple de Dieu de « réaliser la plénitude du Christ » (Ep 4, 13) dans laquelle « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28) [8].

Cet hymne à la « plénitude » cache mal la faiblesse exégétique du propos, outre qu’il comporte une grave erreur d’interprétation. Pour la clarté, voici le contenu des trois références citées par le Catéchisme :

  1. Et si leur faux pas a fait la richesse du monde et leur amoindrissement la richesse des païens, que ne fera pas leur totalité [plèrôma]! ( Rm 11, 12).
  2.  […] une partie d’Israël s’est endurcie [ou : un endurcissement partiel est advenu à Israël] jusqu’à ce que soit entrée la totalité [plèrôma] des païens. ( Rm 11, 25).
  3. Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens jusqu’à ce que soient accomplis [verbe plèroô] les temps des païens. (Lc 21, 24).

Quelques notions de grec suffisent pour repérer la source du glissement sémantique et du contresens qui en est la conséquence. Les mêmes termes grecs se retrouvent dans les trois versets : ethnè (nations [païennes]), un substantif dérivé du verbe plèroô (accomplir) : plèrôma (plénitude, totalité), et une forme du même verbe : plèrôthôsin (que soient accomplis). Il est clair que le rédacteur du paragraphe 674 du Catéchisme a cru voir, dans ces trois citations, les mêmes connotations : «accomplissement» et «plénitude», d’autant que, dans chaque citation, il est question des juifs et des nations. Et de fait, ce parallélisme se vérifie pour les deux premiers passages. Par contre, il est totalement inexistant pour le troisième.

En effet, l’ «accomplissement» dont il est question en Lc 21, 24 – qui décrit la prise de Jérusalem, dans un contexte visiblement eschatologique –, est celui du «temps des nations» ; il ne connote pas leur «plénitude», au sens d’épanouissement, qu’a cru y voir le rédacteur de ces considérations, mais au contraire la « fin » du temps qui avait été imparti à ces nations pour nuire à Jérusalem. On peut s’étonner d’un tel contresens, car l’expression d’«accomplissement», au sens de s’achever ou d’être à terme, est classique dans l’Écriture, comme en témoignent, entre autres, ces versets :

2 S 7, 12 : Et quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères…
Is 60, 20 : […] et les jours de ton deuil seront accomplis.
Mc 1, 15 : Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche…
Jn 7, 8 : moi, je ne monte pas à cette fête, parce que mon temps n’est pas encore accompli.

Il ne s’agit pas d’une erreur minime. Le texte du Catéchisme de l’Église Catholique, même s’il n’entre pas dans le cadre des définitions dogmatiques de foi, fait partie intégrante de l’enseignement ordinaire de l’Église catholique et constitue, selon la Constitution Apostolique qui le promulgue,

[…] un exposé de la foi de l’Église et de la doctrine catholique, attestées ou éclairées par l’Écriture sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique […] un instrument valable et autorisé au service de la communion ecclésiale et comme une norme sûre pour l’enseignement de la foi [9].

  1. Je reprends ici une partie de ce que j’ai écrit sur ce sujet dans M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Éditions Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 254 s.
  2. Sur le site de l’Association Épiscopale Liturgique Française.
  3. Dialogue, 11, 5 et 135, 3, cité ici d’après Philippe Bobichon (éd.), Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, Academic Press, vol. 1, Fribourg, 2003, p. 213 et 547.
  4. Lumen Gentium, II, 9. « La Nouvelle Alliance et le Peuple nouveau »
  5. Nostra Aetate, § 4, texte en ligne sur le site du Vatican.
  6. Catéchisme de l’Église catholique, édition définitive avec guide de lec­ture, diffusion et distribution exclusives: Éditions Racine (Bruxelles) et Fidélité (Namur), octobre 1998, 1997-1998, chapitre 840. Le texte est en ligne sur le site du Vatican.
  7. « Notes pour une correcte présentation des Juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l'Église catholique », II, 10, publiées le 24 juin 1985.
  8. [Catéchisme de l’Église catholique, op. cit., p. 149.
  9. Catéchisme de l’Église catholique rédigé à la suite du Concile œcuménique du Vatican, cité ici d’après le Catéchisme de l’Église catholique, op. cit., p. 8.

6 Responses to La substitution dans la patristique, la liturgie et des documents-clé de l’Église

  1. Peel Olivier sur février 13, 2013 à 11:29 says:

    Une belle leçon théologique et exégétique.

    Un constat. Que ce soit du côté protestant, évangélique ou catholique, on constate un rejet unanime de la perspective que le peuple juif puisse jouer encore un rôle dans le plan de Dieu. Soit ils se convertissent soit ils iront en enfer. En effet, quelle autre alternative?

    La théologie de la substitution est en effet une théologie et n’a aucun rapport avec le texte biblique. Elle est en soi diabolique car elle empêche les croyants sincères d’être éclairé sur le plan de Dieu pour ses deux peuples.

  2. macina sur février 13, 2013 à 11:48 says:

    De mon côté, je me suis souvent heurté à des réactions chrétiennes allergiques à l’expression “théologie de la substitution”. Une telle “théologie” n’existe pas, m’assurait-on; c’est une “théorie”. Subtil distinguo, mais sans fondement!

    En fait, c’est bien d’une théologie qu’il s’agit, et Olivier Peel a raison de parler de “rejet unanime de la perspective que le peuple juif puisse jouer encore un rôle dans le plan de Dieu”.

    Dans mes livres, en général, et dans celui-ci, en particulier, j’ai fait de mon mieux pour démontrer, Ecritures à l’appui (NT inclus) que le dessein de Dieu est sans aucun doute de “ramener dans l’unité les enfants de Dieu dispersés” (Jn 11, 52) et de ne faire qu’un des deux parties de l’Israël de Dieu (cf. Ep 2, 14).

  3. Mosche Ashkelon sur mars 10, 2013 à 7:28 says:

    .
    Merci Menahem de si bien révéler ces énormités qui aveuglent le monde chrétien ! Et qui soutiennent depuis des siècles toutes les dérives sur lesquelles est “construite” la haine des Juifs, appelée depuis 1879 « antisémitisme »…
    Cet antisémitisme ayant conduit à la Shoah… qu’aujourd’hui, les peuples tentent de plus en plus de « réactiver » !
    .

    • macina sur mars 10, 2013 à 7:57 says:

      Merci de cette appréciation. A ce jour, j’ai écrit une dizaine de livres et tous sont profondément marqués par le traumatisme subi par le non-juif que j’étais quand j’ai découvert ce que des chrétiens ont fait ou laissé subir au peuple juif.
      Leurs descendants n’ayant jamais fait ce qui s’appelle une vraie teshuvah, je ne cesse de leur rappeler cette ignominie et de les inviter à ne pas la rééditer, comme ils le font aujourd’hui, sous la forme de la diabolisation de l’Etat juif.

  4. marie-therese sur avril 20, 2013 à 1:24 says:

    La théologie de la substitution continue d’être enseignée dans les homélies de clercs catholiques qui “ont la tête dure”, et qui, dans la plupart des cas, n’acceptent aucune remarque. Je trouve que c’est irresponsable après les travaux de Jules Isaac sur l’enseignement du mépris, les documents de l’Eglise d’après Vatican II, etc., et les livres et les témoignages récents de M. Macina.
    Je pense souvent à ces paroles fortes de Jésus: “Il ne suffit pas de me dire: “Seigneur,Seigneur,pour entrer dans le royaume de D.ieu”.
    Nous savons très bien que depuis 2000 ans d’histoire chrétienne, ceux qui appellent Jésus “Seigneur”, ce sont les chrétiens, et que c’est d’eux que Jésus parle lorsqu’il dit: “ils seront nombreux à me dire en ce Jour-là, (indignés sans doute):”N’est-ce pas EN TON NOM…”
    Nous connaissons la réponse. Il y est question d’artisans d’iniquité. J’ai vérifié dans le dictionnaire le sens exact d’iniquité: injustice grave.
    C’est bien cela: la théologie de la substitution, qu’on pourrait aussi nommer “idéologie”.

    Selon Mgr Lustiger, “Même religieuse, l’idéologie est la pire dégradation de la foi et de la religion. Elle empêche le déploiement serein de l’expérience de la foi. C’est un termite intérieur qui dévore tout.” (Cité par Robert Serrou : “Lustiger, Cardinal, juif et fils d’immigrés”. Ed. Perrin, 1997, p. 30).

    Le Card. Lustiger a aussi été accusé de syncrétisme. De quelle foi vivent les chrétiens qui accusent les autres de syncrétisme? Peut-on séparer “ce que D.ieu a uni?”

    Chalom.

    marie-thérèse

    • macina sur avril 21, 2013 à 7:38 says:

      Merci, Marie-Thérèse, pour ces beaux témoignages: le vôtre, d’abord, et celui, posthume mais non moins pertinent, du Cardinal Lustiger.
      De tels propos sont de nature à aider les chrétiens à progresser dans l’approfondissement du mystère d’Israël.

      Cordialement

      Menahem

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