5 Le schisme : histoire et typologie bibliques

– Cause du schisme

Ce beau rêve messianique ne dura que quelques années. Salomon prévarique, il va jusqu’à rendre un culte aux dieux de ses femmes (issues de peuples étrangers). Dieu s’irrite contre lui et annonce que le royaume lui sera arraché, toutefois, pas de son vivant, et encore, pas en entier :

Parce que tu t’es comporté ainsi et que tu n’as pas observé mon alliance et les prescriptions que je t’avais faites, je vais sûrement t’arracher le royaume et le donner à l’un de tes serviteurs. (1 R 11, 11).

La cause politique, ou plus exactement l’occasion de cette destitution, existe déjà en la personne d’un opposant au régime de Salomon:

Jéroboam était le fils de l’Éphraïmite Nebat. Voici l’histoire de sa révolte. Salomon construisait le Millo, il fermait la brèche de la Cité de David, son père. Ce Jéroboam était un homme de condition ; Salomon remarqua comment ce jeune homme accomplissait sa tâche et il le préposa à toute la corvée de la maison de Joseph. Il arriva que Jéroboam étant sorti de Jérusalem fut abordé en chemin par le prophète Ahiyia, de Silo ; celui-ci était revêtu d’un manteau neuf et ils étaient seuls tous les deux dans la campagne. Ahiyia prit le manteau neuf et le déchira en douze morceaux. Puis il dit à Jéroboam : « Prends pour toi dix morceaux car, ainsi parle L’Éternel Dieu d’Israël : Voici que je vais arracher le royaume de la main de Salomon et je te donnerai les dix tribus. Il aura une tribu, en considération de mon serviteur David et de Jérusalem, la ville que j’ai élue de toutes les tribus d’Israël. C’est qu’il m’a délaissé, qu’il s’est prosterné devant Astarté, la déesse des Sidoniens, Kemosh, le dieu de Moab, Milkom, le dieu des Ammonites, et qu’il n’a pas suivi mes voies, en faisant ce qui est juste à mes yeux, ni mes lois et mes ordonnances, comme son père David. Mais ce n’est pas de sa main que je prendrai le royaume, car je l’ai établi prince pour tout le temps de sa vie, en considération de mon serviteur David, que j’ai élu et qui a observé mes commandements et mes lois ; c’est de la main de son fils que j’enlèverai le royaume et je te le donnerai, c’est-à-dire les dix tribus. Pourtant je laisserai à son fils une tribu, pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y faire résider mon nom. Pour toi, je te prendrai pour que tu règnes sur tout ce que tu voudras et tu seras roi sur Israël. Si tu obéis à tout ce que je t’ordonnerai, si tu suis mes voies et fais ce qui est juste à mes yeux, en observant mes lois et mes commandements comme a fait mon serviteur David, alors je serai avec toi et je te construirai une maison stable comme j’ai construit pour David. Je te donnerai Israël et j’humilierai la descendance de David à cause de cela, cependant pas pour toujours. » (1 R 11, 26-39).

Bien avant de découvrir l’existence d’une « l’intrication prophétique » des Écritures – qui, à mon avis, s’applique ici –, j’avais, dans différents écrits, signalé le caractère typologique de ce texte. Et, en effet, pour parler de manière traditionnelle, on perçoit l’intention théologique du rédacteur. D’autant que la primauté de David, concrétisée par le siège de sa royauté à Jérusalem, vient, discrètement mais fermement, rappeler la vraie nature – religieuse – du conflit entre les deux anciens royaumes, à propos du seul culte véritable assuré par les prêtres et les lévites, et non par des prêtres qui se choisissent eux-mêmes sans aucune appartenance à la tribu de Lévi, et qui se célèbre à Jérusalem, et non à Silo ou à Sichem.

– Consommation du schisme politique

C’est la révolte de Jéroboam, fils de Nebat, que Salomon avait obligé à fuir en Égypte – sans doute lorsqu’il sut que son royaume allait passer aux tribus du Nord, ou à tout le moins parce que celles-ci se révoltaient déjà sous son joug de fer. Dès la mort de Salomon et l’avènement de son fils Roboam, Jéroboam revient, certain de s’emparer de la royauté, sur la foi de la promesse qui lui a été faite antérieurement par le prophète Ahiyia (1 R 11, 31).

Le récit de cette révolte est rapporté en détail dans le Premier Livre des Rois :

Roboam se rendit à Sichem, car c’est à Sichem que tout Israël était venu pour le proclamer roi. Dès que Jéroboam, fils de Nebat, fut informé – il était encore en Égypte, où il avait fui le roi Salomon –, il revint d’Égypte. On fit appeler Jéroboam et il vint, lui et toute l’assemblée d’Israël. Ils parlèrent ainsi à Roboam : «Ton père a rendu pénible notre joug, allège maintenant le dur servage de ton père, la lourdeur du joug qu’il nous imposa, et nous te servirons !» Il leur dit : « Retirez-vous pour trois jours, puis revenez vers moi », et le peuple s’en alla. Le roi Roboam prit conseil des anciens, qui avaient assisté son père Salomon pendant qu’il vivait, et demanda : « Quelle réponse conseillez-vous de faire à ce peuple ? » Ils lui répondirent : « Si tu te fais aujourd’hui serviteur de ces gens, si tu te soumets et leur donnes de bonnes paroles, alors ils seront toujours tes serviteurs. » Mais il repoussa le conseil que les anciens avaient donné et consulta des jeunes gens qui l’assistaient, ses compagnons d’enfance. Il leur demanda : « Que conseillez-vous que nous répondions à ce peuple qui m’a parlé ainsi : “Allège le joug que ton père nous a imposé” ? » Les jeunes gens, ses compagnons d’enfance, lui répondirent : « Voici ce que tu diras à ce peuple qui t’a dit : “Ton père a rendu pesant notre joug, mais toi allège notre charge”, voici ce que tu leur répondras : “Mon petit doigt est plus gros que les reins de mon père ! Ainsi, mon père vous a fait porter un joug pesant, moi j’ajouterai encore à votre joug ; mon père vous a châtiés avec des lanières, moi je vous châtierai avec des fouets à pointes de fer !” ». Jéroboam avec tout le peuple vint à Roboam le troisième jour, selon cet ordre qu’il avait donné : «Revenez vers moi le troisième jour.» Le roi fit au peuple une dure réponse, il rejeta le conseil que les anciens avaient donné et, suivant le conseil des jeunes, il leur parla ainsi : « Mon père a rendu pesant votre joug, moi j’ajouterai encore à votre joug ; mon père vous a châtiés avec des lanières, moi je vous châtierai avec des fouets à pointes de fer.» Et le roi n’écouta pas le peuple, car c’était un retournement[1] [provenant] de l’Éternel, pour accomplir la parole qu’il avait dite à Jéroboam fils de Nebat par le ministère d’Ahiya de Silo. Quand les Israélites virent que le roi ne les écoutait pas, ils lui répliquèrent : «Quelle part avons-nous sur David ? Nous n’avons pas d’héritage sur le fils de Jessé. À tes tentes, Israël ! Et maintenant, pourvois à ta maison, David.» Et Israël s’en fut à ses tentes. Quant aux Israélites qui habitaient les villes de Juda, Roboam régna sur eux. Le roi Roboam dépêcha Adoram, le chef de la corvée, mais tout Israël le lapida et il mourut ; alors le roi Roboam se vit contraint de monter sur son char pour fuir vers Jérusalem. Et Israël fut séparé de la maison de David, jusqu’à ce jour. Lorsque tout Israël apprit que Jéroboam était revenu, ils l’appelèrent à l’assemblée et ils le firent roi sur tout Israël ; il n’y eut pour se rallier à la maison de David que la seule tribu de Juda. (1 R 12, 1-20).

La prophétie évoquée ci-dessus ne laisse aucun doute sur le fait que la chose vient de Dieu ; le prophète Shemaya le confirme par son exhortation destinée à éviter le conflit prêt à éclater entre les deux parties d’Israël :

Ainsi parle L’Éternel : « N’allez pas vous battre contre vos frères, les enfants d’Israël, que chacun retourne chez soi, car je suis à l’origine de cette affaire [2]. » (1 R 12, 24).

– Consommation du schisme religieux

Il est la conséquence du schisme politique et rend irréversible la scission entre les deux royaumes en lui conférant un caractère sacré:

Jéroboam se dit en lui-même : « Comme vont les choses, le royaume va retourner à la maison de David. Si ce peuple continue de monter au temple de L’Éternel à Jérusalem pour offrir des sacrifices, le cœur du peuple reviendra à son Seigneur, Roboam, roi de Juda, et on me tuera. » (1 R 12, 26-27).

Et cet usurpateur n’hésite pas à renouveler l’apostasie du désert pour asseoir sa royauté :

Après avoir délibéré, il fit deux veaux d’or et dit au peuple : «Assez longtemps vous êtes montés à Jérusalem ! Israël, voici ton Dieu qui t’a fait monter du pays d’Égypte !» Il dressa l’un à Bethel et le peuple alla en procession devant l’autre jusqu’à Dan. (1 R 12, 28-29).

On se trouve ici face à une situation qui n’est pas si inattendue qu’il y paraît de prime abord. Béthel et Dan étaient des sanctuaires patriarcaux révérés (cf., entre autres, Gn 12, 8 ; Jg 17, 1 à Jg 18, 30 ; Am 7, 13) ; les veaux, ou les taureaux, n’étaient pas les substituts des dieux, mais leur monture, leur piédestal, et précisément, dans cette région, c’était le symbole de Baal-Hadad, divinité araméenne. Toutefois les réactions du récit biblique à ce schisme marquent assez combien son audace était inouïe ; certes, Dieu avait remis à Jéroboam la royauté sur tout Israël, mais il ne lui avait pas confié la mission d’une réforme religieuse, et encore moins lui avait-il enjoint d’enfreindre ses prescriptions concernant le lieu et les modalités du culte qu’il avait lui-même définis.

La suite des événements et leur sanction illustrent, à l’évidence, que cette promotion subite du Royaume du Nord était marquée, dès l’origine, du même signe fatal que la royauté de Saül : la présomption et la désobéissance à Dieu :

Il établit le temple des hauts-lieux et il institua des prêtres pris du commun, qui n’étaient pas fils de Lévi. Jéroboam célébra une fête le huitième mois, le quinzième jour du mois, comme la fête qu’on célèbre en Juda, et il monta à l’autel […]. ( 1 R 12, 31-32).

La réponse de Dieu ne se fait pas attendre : un prophète envoyé par Dieu vient maudire cet autel et son culte illicite (1 R 13). Mais le roi ne modifie pas sa conduite et la conclusion du rédacteur, dans son laconisme impitoyable, ne fait pas mystère du destin tragique de ce Royaume condamné d’avance :

Après cet événement, Jéroboam ne se convertit pas de sa mauvaise conduite, mais il continua d’instituer prêtres des hauts-lieux des gens pris du commun : à qui le voulait il donnait l’investiture pour devenir prêtres des hauts-lieux. Cette conduite fit tomber dans le péché la maison de Jéroboam et motiva sa ruine et son extermination de la face de la terre. (1 R 13, 33-34).


  1. J’ai traduit par «retournement» le terme hébraïque sibah, que rend bien la Septante par metastrophè.
  2. Littéralement : Car c’est de moi que cette chose a été.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *