4 Typologie et genèse de la différenciation entre Juda et Israël

– Joseph

La Genèse nous présente, dès avant l’Exil d’Égypte, l’histoire des 12 fils de Jacob. Dans ces récits, le rôle de Joseph est nettement prépondérant (cf. surtout ses deux songes en Gn 37, 2-11).

Le destin exceptionnel du fils préféré de Jacob est souligné avec encore plus de force lors de son exil et de son élévation en Égypte ; l’Écriture ne laisse aucun doute sur le fait que tout ce qui est arrivé à Joseph était voulu par Dieu :

Dieu m’a envoyé au-devant de vous pour assurer la permanence de votre race dans le pays et sauver la vie à beaucoup d’entre vous. Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, mais Dieu. (Gn 45, 7).

Dans les bénédictions de Jacob, la description du destin particulièrement éclatant de Joseph est exprimée avec emphase (quoique dans un style obscur et fort difficile à interpréter). On sait la place que tiennent, dans l’Écriture, les généalogies et les bénédictions : on peut bien dire que les dernières surtout déterminent l’avenir de la lignée, comme en témoigne ce passage :

Jacob appela ses fils et dit : «Réunissez-vous, que je vous annonce ce qui vous arrivera dans la suite des temps.» (Gn 49, 1).

Outre les bénédictions d’abondance terrestre (cieux, abîme, mamelles, épis de blé, montagnes, etc.) qui sont généreusement prodiguées à Joseph ( Gn 49, 22-26) il est qualifié de «Nazir». Dans l’Écriture, le terme désigne, une personne consacrée à Dieu, soit de naissance, comme Samson, soit par un vœu personnel ou celui des parents, comme pour Samuel (1 S 1, 11) ; il s’agit souvent d’un valeureux guerrier, d’un «preux de Dieu». Cette qualification coïncide à merveille avec la puissance guerrière que Moïse prédit à Joseph sous les patronymes conjoints d’Éphraïm et de Manassé – le futur Israël du Nord :

Premier-né du taureau, à lui la gloire. Ses armes sont cornes de buffle dont les coups frappent les peuples jusqu’aux extrémités de la terre. Telles sont les myriades d’Éphraïm, tels sont les milliers de Manassé. (Dt 33, 17).

Enfin Joseph détient le droit d’aînesse qui fut enlevé à Ruben, comme le rappellera beaucoup plus tard le Livre des Chroniques :

Fils de Ruben, premier-né d’Israël. Il était en effet le premier-né, mais quand il eut violé la couche de son père, son droit d’aînesse fut donné aux fils de Joseph, fils d’Israël […]. (1 Ch 5, 1).

Cependant c’est surtout en la personne de son fils Éphraïm que se cristallisera l’effet de cette bénédiction, pour en révéler toute la typologie historico-divine.

– Éphraïm et Manassé

Il est à noter que la Bible a pris soin de placer ces deux fils « égyptiens » de Joseph sur le même plan que leur père :

Maintenant les deux fils qui te sont nés au pays d’Égypte avant que je ne vienne auprès de toi en Égypte, ils seront miens ! Éphraïm et Manassé seront à moi, au même titre que Reuben et Siméon. (Gn 48, 5).

Cette équation Joseph-Éphraïm et Manassé trouve son expression la plus frappante dans le fait que la bénédiction spéciale dont Jacob gratifie ces deux fils de Joseph est introduite en ces termes :

 [Jacob] bénit ainsi Joseph. (Gn 48, 15).

L’insistance de Jacob à choisir Éphraïm pour aîné au détriment de Manassé n’a encore reçu aucune explication valable ; on ne retiendra ici que la solennité et la grandeur de la bénédiction :

Sa descendance deviendra une multitude de peuples. En ce jour-là, il les bénit ainsi «Soyez en bénédiction dans Israël et qu’on dise “Que Dieu te rende semblable à Éphraïm et Manassé !” […]». (Gn 48, 19-20).

L’histoire ultérieure prouvera que ce choix paternel prophétique (Gn 48, 17-22) fut ratifié par la tradition des 12 Tribus. Lors de la dispute entre les tribus du Nord et celle de Juda au sujet du roi David qui venait de mater la révolte d’Absalon, l’argument-massue des Israélites, pour annexer le roi, contre les prétentions similaires de Juda avait été :

J’ai dix parts sur le roi, et, de plus, je suis ton aîné. (2 S 19, 44)

Même écho plus tard chez les prophètes :

Car je suis un père pour Israël et Éphraïm est mon Premier-Né. (Jr 31, 9).

S’agissant de la gloire et de la puissance de ces deux fils de Joseph, on rappellera le texte du Deutéronome (Dt 33, 17, s.), cité plus haut, dont on trouve un écho émouvant dans les Psaumes :

À moi, Galaad, à moi Manassé, Éphraïm, l’armure de ma tête. (Ps 60, 9 = Ps 108, 9).

Je reviendrai ultérieurement sur les allusions bibliques hostiles à Éphraïm, en particulier, et au royaume du Nord, en général.

– Juda

Parallèlement à l’élévation de Joseph, quoique de façon plus modeste au début, on voit s’affirmer le destin exceptionnel de Juda.

Tout d’abord, et alors qu’on ne parle pratiquement pas des autres fils de Jacob nommément (excepté à l’occasion de l’attentat contre Joseph), par contre, la Genèse s’attarde sur l’histoire de Juda qui, dit-elle,

se sépara de ses frères et se rendit chez un homme d’Adullam qui se nommait Hira (Gn 38, 1).

Il est fait mention également de son mariage avec une Cananéenne, à l’occasion de cette séparation.

Ensuite, lors de la seconde montée en Égypte des frères de Joseph (alors que, lors de la première, Juda n’est même pas nommé) voici que son rôle devient prépondérant ; c’est lui qui joue le rôle de l’aîné, lui qui dialogue avec Jacob, quand ce dernier refuse de laisser partir Benjamin ; c’est lui qui insiste et finalement l’emporte (Gn 43, 3 s.) ; c’est d’ailleurs lui qui sera responsable de toute l’opération ; lui également qui plaidera devant Joseph la cause de Benjamin, accusé du vol de la coupe de Joseph (Gn 44, 18 s.) ; enfin, c’est lui encore qui précède Jacob, comme en témoigne ce verset :

Israël envoya Juda en avant, vers Joseph, pour que celui-ci apparût devant lui en Goshen. (Gn 46, 28).

Dans les bénédictions, le destin exceptionnel de Juda, non seulement égale celui de Joseph, mais il l’éclipse presque. Jouant de manière populaire sur la racine hébraïque de son nom, qui connote la louange (cf. Gn 29, 35), Jacob récite sur lui :

Juda, toi, tes frères te loueront ! (Gn 49, 8).

Si Joseph est un taureau ou un buffle,

Juda est un jeune lion, de la proie […] remonté, il s’est accroupi, s’est couché comme un lion, comme une lionne: qui le ferait lever ? (Gn 49, 9).

Si Joseph est le Nazir et l’aîné de ses frères, Juda en est le roi, comme l’atteste ce verset solennel :

Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds jusqu’à la venue de celui à qui il est, à qui obéiront les peuples. (Gn 49, 10).

Et si Joseph a pu voir en songe que ses frères, son père et sa mère s’inclinaient devant lui, voici que Jacob annonce à Juda que « se prosterneront devant [lui] les fils de [s]on père » (Gn 49, 8). On songe invinciblement à la bénédiction que Jacob lui-même reçut de son père Isaac :

Que des nations te servent, que des peuples se prosternent devant toi. Sois un maître pour tes frères, que se prosternent devant toi les fils de ta mère. (Gn 27, 29).

Comme Joseph aussi, Juda sera un guerrier redoutable :

Ta main est sur la nuque de tes ennemis […] (Gn 49, 8).

Même dans ses périodes de déclin, comme celle à laquelle semble faire allusion le livre du Deutéronome, Juda conserve toutes ses prérogatives :

Écoute, Éternel, la voix de Juda et ramène-le vers son peuple. Que ses mains défendent son droit, viens-lui en aide contre ses ennemis. (Dt 33, 7).

La tradition postérieure ne reviendra jamais sur la fidélité de Dieu envers David, qui est unanimement reconnu comme roi sur tout Israël, et ce à la suite de Gn 49, 10, comme le relate le Premier Livre des Chroniques :

C’est en effet Juda qu’il [Dieu] a choisi pour guide, c’est ma famille qu’il a choisie, dans la maison de Juda et, parmi les fils de mon père, c’est en moi qu’il s’est complu à donner un roi à tout Israël. (1 Ch 28, 4).

Et même le grand schisme entre les Royaumes du Nord et du Sud, ne remet pas en cause ce choix irrévocable :

Pourtant je laisserai à son fils [Salomon] une tribu, pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer mon nom. (1 R 11, 36).

Enfin, avec une intention polémique évidente, l’auteur du Ps 78 tranchera (a posteriori, bien entendu) le dilemme à propos de ces deux prétendants, aussi prestigieux l’un que l’autre, à l’hégémonie sur tout Israël :

Il rejeta la tente de Joseph, il n’élut pas la tribu d’Éphraïm : il élut la tribu de Juda, la montagne de Sion qu’il aime […] il élut David son serviteur […] pour paître Jacob son peuple, et Israël son héritage. (Ps 78, 67.68.71).

3 Responses to Typologie et genèse de la différenciation entre Juda et Israël

  1. Peel Olivier on février 10, 2013 at 8:17 says:

    Par rapport à cette citation: « Outre les bénédictions d’abondance terrestre (cieux, abîme, mamelles, épis de blé, montagnes, etc.) qui sont généreusement prodiguées à Joseph ( Gn 49, 22-26) il est qualifié de « Nazir ». »

    J’ai besoin d’un éclairage. Comment peut-on qualifié Joseph de « Nazir » sur base de la citation Gn 49.22-26?

  2. macina on février 10, 2013 at 10:29 says:

    Parce que c’est ainsi que son père le nomme au v. 26 נְזִיר אֶחָיו
    (nazir ahiv).

  3. Peel Olivier on février 11, 2013 at 10:04 says:

    Merci pour cet éclairage. Effectivement, en hébreu c’est tout de suite plus clair.

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